doingword.com

Mes blessures

On ne sort pas indemne d’un tel métier. Etre flic laisse des traces, des blessures plus ou moins guéries, plus ou moins graves. Chaque policier a ses propres blessures, qu’elles soient à l’âme, au cœur, à la fierté, à l’honneur ou plus simplement physiques. Souvent on compare nos cicatrices comme d’autres exhibent leur savoir car à chaque blessures, on apprend, on souffre aussi.

J’ai eu mon lot de blessures, les cicatrices qui ornent mon corps brisé en sont les témoins. Tous les deux ans sur le billard, voilà un rythme que je ne pourrais plus tenir mais qui a été le mien. Parfois je boite, parfois je grimace jamais je n’oublie. La police a marqué ma chair et je le ressens. Je suis une alouette que l’on a blessé, à la tête, à la tête, au genou, aux genoux et au coude et aux coudes. La liste est longue, mes douleurs persistantes et mon pourcentage d’invalidité envolé. Après 5 années à toucher une pension, après 5 années à cumuler des sur-blessures, l’administration a décidé de me retirer mon dû douloureusement gagné. Pourquoi ? Parce qu’elle a égaré une partie de mes dossiers. Les cicatrices sont là, mais plus les dossiers ! L’art de la reconnaissance par l’oubli.

De toutes les blessures, les plus douloureuses, sont toujours celles faites par l’administration et je sais de quoi je parle même si je ne suis pas encore prêt pour l’écrire, trop en colère, trop douloureux, trop récent, trop laid…

A chacun son masochisme, le mien se pratique en uniforme.

Add comment | mai 3rd, 2008

7287pwkr

Histoire de bras

Revenons à ma première affectation et à mon volontariat presque forcé pour l’îlotage. Autant dire que, bien que la mission ne fût pas à la hauteur des espérances, la ballade était pour le moins agréable.

Les deux communes dont nous avions la charge longeaient un fleuve impétueux dont nous aimions arpenter les chemins de hallage avec mon compère îlotier, ex chauffeur bravo. Nous remontions le courant loin de la cohue de la grande ville, oubliant que nous étions loin de chez nous, happés par la pieuvre bétonnée. Notre patrouille se terminait irrémédiablement dans ce petit bras du fleuve, endroit bucolique à souhait avant d’apercevoir cette tache sombre retenue par un barrage naturel.

Nous hâtons le pas, pour avoir confirmation de nos craintes, le corps flottant est humain ou du moins l’était, c’est maintenant certain. Nous nous approchons le plus possible, à la fois excités et dégoutés pour découvrir le dos gonflé du baigneur qui semble tremper depuis plusieurs jours, voir plus au vu de l’état des parties charnelles visibles. Du bout d’une branche nous tentons de retourner le corps sans succès. Nous voulons vérifier que l’homme, car il s’agit bien d’un homme, est bien mort. En fait nous sommes curieux comme deux enfants qui défient leur peur. Malgré toute nos tentatives, l’homme reste résolument de dos ce qui, dans un autre cas de figure, aurait pu être pris pour de l’impolitesse mais n’est dans le cas présent qu’un affront involontaire post mortem.

Mon collègue, porteur de la radio, répète son texte avant de passer le message qui révèlera notre découverte, déclenchera l’arrivée des pompiers ainsi que celle des OPJ. Autant dire que le fait de détenir la radio lui confère une aura que je jalouse en silence.

Que puis-je faire pour tirer à moi, la part de louanges qui me revient de droit ?

Relégué au second rôle, je décide de reprendre la vedette en retroussant mes manches, en relevant mon pantalon de tenue en un ourlet imparfait et en avançant avec précaution dans le bras du fleuve en direction de ce bras tendu que le faible courant fait onduler. Je tends mon corps au maximum pour enfin toucher ces doigts du bout de mes gants. Petit à petit, je tire à moi le noyer pour m’assurer une bonne prise de son avant bras sous le regard stupéfait de mon acolyte qui, devant mon hardiesse, a reporté son message.

Je referme maintenant mes deux mains autour de son coude. Je suis heureux d’être ganté car la sensation au toucher n’est pas des plus agréables mais peu m’importe, bientôt je serai le premier à voir le visage du macchabé qui, si le dieu de l’investigation est avec moi, aura sur lui un passeport pour que l’on puisse l’identifier. A moi la gloire dérisoire du stagiaire de police qui veut se distinguer des autres.

Je campe mes appuis, assure ma prise et bloque ma respiration pour tirer d’un coup sec ce corps imbibé quand ce bruit hideux vient stopper net ma bravoure transformée en nausée quand le bras se détache du corps comme l’enfant cruel arrache l’aile d’une mouche. De surprise, de dégout mais surtout à cause de la force de mon élan, je recule maladroitement pour bientôt trébucher, me retrouver le cul dans l’eau, un bras en trop que je lâche aussitôt.

Il a fallut replacer ce bras comme si de rien n’était, supplier mon collègue de ne rien dire et rentrer seul au commissariat, le cul mouillé pour ne pas affronter le regard moqueur des pompiers et des OPJ, car à coup sûr, s’ils avaient vu mon état (dans tous les sens du terme), ils auraient sans doute bien rigolés, du moins j’en étais persuadé.

Il faut parfois éviter de prendre les problèmes à bras le corps…

1 comment | avril 21st, 2008

7287pwkr

Pourquoi ?

Il y a cette mission qui demande des équipages BAC pour sécuriser un poste de police isolé au cœur d’une cité. Il y a cet endroit sordide fait de béton et d’antennes paraboliques. Il y a ces façades austères d’un commissariat que nous gardons sans vraiment savoir pourquoi.

L’histoire n’est pas claire, elle touche une cité qui gronde de colère. La tension est palpable, nous sommes aux aguets et nous ne savons toujours pas pourquoi.

Il y a ce jeune homme au regard décidé qui court vers nous. Il y a ce bras qu’il tend dans notre direction. Il y a ce moment de panique puis ce silence quand tous ceux qui assistent à la scène comprennent qu’au bout de sa main il y a une arme.

Il y a ce bruit sourd qui agresse mes tympans. Il y a ces collègues qui se jettent au sol. Il y a mon chef qui lève son fusil à pompe et il y à moi qui ne réagit toujours pas.

Il y a ce doigt qui se crispe à nouveau sur la détente. Il y a cette flamme qui illumine le canon. Il y a ce coup qui ne part pas, cette arme qui s’enraille et ce jeune homme qui s’enfuit dans la nuit.

Il y a moi qui le poursuis machinalement en le pointant avec mon flash Ball. Il y a ces gens qui tout autour de nous le protège et empêche notre progression. Il y a ces mains qui tirent mes bras pour les faire baisser. Il y a ces voix qui me supplient de ne pas le tuer.

Il y a ce moment où j’arrête de courir, ou j’aimerais comprendre ce qui c’est passé, ou je renonce de continuer sans savoir. Savoir pourquoi je me trouvais là. Savoir pourquoi on m’a titré dessus. Savoir pourquoi je ne ressens rien. Savoir pourquoi je ne suis pas mort.

En voyant l’impact dans le mur, j’ai su que ce soir là, j’étais passé tout près de la mort mais je n’ai jamais su pourquoi.

2 comments | avril 17th, 2008

7287pwkr

Vol de nuit

Il est de ces nuits où vous n’avez pas le temps de souffler, de manger, ou même de pisser. Pour finir vous vous retrouvez à l’hôtel de Police à taper une procédure sur du matériel obsolète alors que vous devriez être couché depuis une bonne demi-heure. Vous quittez les locaux de la permanence, les narines encore emplies du CO² de l’incendie d’appartement qui a clôturé votre nuit.

Vous êtes fatigué, les yeux rougis, la tête lourde et douloureuse, mais heureux de rentrer au bercail quand résonne la mission : déclenchements multiples d’alarmes dans le plus grand magasin de votre commune. Il est 6 heures du matin, ce message radio ravive en vous un vieux souvenir de cagoulés interpellés au même endroit, à la même heure, il y a quelques années de cela.

Adieu fatigue et autre migraine, votre instinct de chasseur prend le dessus. En accord avec votre équipage vous fendez à nouveau la nuit de votre gyrophare bleuté.

Arrivé sur place un équipage de la BAC à déjà fait le tour du magasin sans résultat, votre motivation retombe aussi vite qu’elle était montée et vous repensez à votre oreiller quand arrive le cadre d’astreinte qui réveille le flicard qui dort presque en vous. Il confirme qu’il vient d’y avoir de nombreux déclenchements à l’intérieur du magasin notamment au rayon or.

L’affaire redevient sérieuse, nous chaussons nos armes, allumons nos lampes et plongeons dans les dédales des couloirs de réserve du magasin. La tension monte encore d’un cran quand nous nous trouvons face à l’ultime porte coupe feu, espérant au plus profond de notre inconscience policière que les voleurs se trouvent encore à l’intérieur.

Nous jaillissons dans les rayons, nos faisceaux de lampes éclairant des robes, des chemisiers, des accessoires, des yeux…

« Y a quelqu’un là bas ! »

Toutes les lampes se focalisent sur ce visage rondelet de femme aux yeux écarquillés, puis sur cette chemise de nuit blanche pour revenir par décence sur ce visage ahuri, apparition improbable nous laissant pantois.

« Madame, mettez vos mains en apparence !

Etes-vous seule dans le magasin ?

Ecartez vous pour vous placez au milieu de l’allée ! »

La femme entre deux âges, entre deux poids, s’exécute en lâchant de sa petite voix :

« Arrêtez avec vos lampes, vous me faîtes peur »

La pression retombe comme le faisceau de nos lampes. La situation est risible, le sourire de mise.

« Qu’est-ce que vous faîtes là ?

Je prends un médicament qui m’endort, je me suis assoupie dans une cabine d’essayage et quand je me suis réveillé, j’étais enfermée dans le magasin. Nous dit-elle de son air penaud.

D’accord mais c’était hier soir, qu’avez-vous fait depuis ? Nous tentons avec peine de garder notre sérieux.

Comme j’étais fatigue, je me suis choisi une chemise de nuit pour être plus à l’aise et je me suis couchée dans un lit en bas, la bonne dame se dirige vers les escalateurs pour nous conduire à l’étage inférieur où nous découvrons le lieu des faits qui n’est autre qu’un lit défait.

La scène est irréelle, il y a ce lit de démonstration aux draps froissés, ces habits posés sur une chaise, ce paquet de gâteaux vide sur un meuble, cette montre flambantes et ses boucles d’oreilles à côté, ce parfum, ces crèmes de jours et toutes ses emplettes nocturnes disposées tout autour de la chambre d’emprunt, caverne d’Ali Baba ouverte sur l’une des allées centrales du magasin désert.

Nous lui demandons d’un ton inquisiteur d’où proviennent ces achats. Elle ne se démonte pas, nous explique que n’ayant plus sommeil, elle en a profité pour faire ses courses. Il dit cela d’un ton détaché, comme si cela était parfaitement normal de faire ses courses la nuit dans un magasin noir et vide.

Nous sommes partagés concernant notre cliente : folie, cleptomanie ou phantasme, un peu des trois peut-être ?

Je saurais cela ce soir, en lisant la procédure car, laissant notre interpellée aux collègues de la BAC, nous sommes enfin allés nous coucher, le sourire aux lèvres…

6 comments | avril 6th, 2008

7287pwkr

Le pendu

S’il y avait bien une mort que je redoutais, c’était celle par pendaison. Quand l’appel résonna dans l’habitacle de notre véhicule sérigraphié, j’avoue avoir eu le trouillomètre proche de zéro. Cela venait certainement de cette anecdote racontée d’un ton badin par l’un des formateurs de l’école de Police qui, alors qu’il n’était encore qu’un tout jeune fonctionnaire, avait dû intervenir sur un pendu.

L’homme se balançait au bout de sa corde, le t-shirt soulevé par un ventre ballonné. Ce premier indice aurait dû leur mettre la puce à l’oreille mais voilà, personne ne les avait préparés à cela. Le second indice fut des gargouillements émis par le corps quand mon formateur le saisi dans ses bras. Il n’y eu pas d’autres indices avant l’implosion alors que la corde venait d’être sectionnée. Des centaines de morceaux de chair et d’abats éclaboussèrent la pièce exigüe où se trouvaient les deux collègues. Mon formateur passa ses trois mois de dépression à prendre des douches, pourtant il souriait en nous racontant cette histoire. Histoire ressurgissant à ma mémoire tandis que tombait notre mission : découverte d’un homme pendu dans sa chambre de l’hôpital psychiatrique.

C’est soulagé, que je découvrais un individu noir, la peau sur les os, pendant en position fœtale dans le vide. Il avait dû, pour se pendre à une armoire plus petite que lui, se recroqueviller au maximum pour que ses pieds ne touchent pas le sol. Il avait dû ensuite maintenir cette position, luttant de toutes ses forces pour mourir.

Les risques d’explosion étant limités, je retrouvais peu à peu mon self-control pour prendre en main la situation où plutôt le corps raidi de mon macchabé. C’est toujours une drôle de sensation que de toucher un mort, forme humaine à la raideur cadavérique vidée de toute humanité. On ne devrait pas être obligé de toucher les morts.

Il est là, contre moi, dans son pyjama trop grand, comme on porte une mariée. Quand mon collègue tranche le cordon d’alimentation de sa radio lui ayant servi de corde, il ne me faut qu’une fraction de seconde pour me souvenir d’un détail en entendant ce bruit si spécifique. Juste le temps d’écarter ce corps du mien tout en écartant les jambes, évitant le pire mais pas son odeur car le pendu, s’il n’explose pas à chaque fois, à coup sûr se vide…

2 comments | mars 31st, 2008

7287pwkr

Foutue camisole

Restons dans le registre des anciennes missions de Police Secours en parlant du transport des personnes ne jouissant pas de toutes leurs facultés mentales.

Comme bien souvent nous ne sommes que deux dans la PS quand tombe l’appel : rendez d’urgence au foyer untel pour un individu menaçant. Gyro 2 tons, nous arrivons en trombe sur les lieux, soulagés de voir que les pompiers sont sur place. En cas de problème autant que nos amis sapeurs soient là.

Nous descendons du véhicule et entrons dans un salon d’accueil assez vaste. Dans un coin se trouve un homme armé d’un opinel qui tient en respect tous les autres. Le chef des sapeurs en nous voyant déclare soulagé « maintenant que vous êtes là, on peut y aller ! ». Sur ces mots, il embarque ces hommes nous laissant le bébé sur les bras.

Drôle de bébé d’un mètre quatre vingt environ, la bave aux lèvres, le regard fou et le couteau menaçant.

Le responsable du foyer nous déclare que l’individu à des antécédents psychiatriques sérieux mais qu’il n’est pas méchant, enfin habituellement. Commence alors la phase de négociation, conciliabule nécessaire ayant plusieurs intérêts : faire tomber la pression, jauger la personnalité de notre homme et attirer son attention tandis que mon coéquipier le contourne comme si de rien était. Il faut dans ce cas de figure faire preuve de diplomatie, bienveillance et autres subterfuges pour désamorcer les situations tendues. La plupart du temps, cette méthode permet de ramener l’auteur des faits à la raison, malheureusement, notre interlocuteur semble l’avoir perdu à tout jamais.

Son discours étant de plus en plus incohérent, j’indique discrètement à mon collègue que nous allons passer à l’action. Au vu du QI de notre adversaire, j’opte pour une méthode enfantine mais efficace : « attention derrière toi ! ». L’homme se retourne, voit mon collègue qui lui inflige un sérieux coup de trique sur le poignet, le faisant lâcher son opinel dans un râle inquiétant. Je profite de la confusion générale pour le ceinturer. Aidé de mon coéquipier nous le conduisons au fourgon pour le jeter à l’arrière. L’individu hurle, crache, essaie de nous frapper, la routine habituelle.

Chaque car PS était équipé d’une camisole de force que mon collègue saisit, déplie avant de me regarder embêté. Comme moi, il n’a pas reçu la formation : fonctionnement de la camisole. Après quelques secondes de réflexion et devant mon insistance qui se résume à des petits cris de douleur à chaque fois que mon fou m’écrase contre l’une des parois du camion, il se décide enfin pour un enfilage de face.

Une camisole de force est une sorte de chemise ouverte sur l’arrière ayant des manches très longues. Le but étant d’enfiler les bras de l’excité, de fixer les sangles arrières pour fermer la camisole sur son dos puis d’utiliser la longueur des manches pour les enrouler autour de son corps bloquant ainsi les bras au buste.

Commence alors un véritable combat de catch, nous roulons sur le sol du camion, l’homme se débat comme un diable, il ne cherche plus à nous frapper trop occuper à retirer ses bras des manches, mais nous ne lâchons pas et à force de persévérance, réussissons à fermer la camisole dans son dos. Se sentant prisonnier notre aliéné devient hystérique et hurle comme cochon qu’on saigne.

Dehors les badauds intrigués se massent devant ce fourgon transformé en ring remuant et hurlant.

Enfin nous saisissons les manches que nous enroulons autour de son corps que nous plaquons contre la porte du car. Tant bien que mal nous fixons ces boutons de manchettes d’un genre particulier.

Nous sommes débraillés et poussiéreux, rouges d’un effort intense. Il est face à nous, emmailloté et écarlate avec une main sortant de la camisole au niveau de ces parties génitales. Nous comprenons en la voyant que notre ficelage n’a pas été optimum. Remarquant que nous fixons son entrejambe avec insistance, notre fou retrouve son calme pour découvrir cette main rebelle qui a échappé au saucissonnage. Il nous regarde avec malice et exécute un majestueux doigt d’honneur qui déclenche un fou rire général.

Le reste de notre intervention se déroule sans incident.

Quand nous nous quittons, notre énergumène entouré de deux molosses en blouse blanche, nous adresse un coucou de cette main dont il est si fier d’avoir préservé la liberté. Son sourire édenté est celui de l’enfant qu’il restera à tout jamais.

2 comments | mars 24th, 2008

7287pwkr

Previous Posts

Tout commentaire insultant, inapproprié ou diffamatoire sera automatiquement retiré. N'oubliez pas qu'ici aussi, je fais la loi

Fichier de Recherche


taper un nom puis 'enter'