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Archive for juillet, 2008

Immuable

Jeudi, juillet 31st, 2008

Il y a tout juste un an, je réintégrais la grande maison qui m’avait mis sans raison au placard durant trois longues années. De cette reprise difficile sont nés des textes écrits au jour le jour, témoignages d’un retour difficile dans une administration qui ne demande jamais pardon même quand elle a tord. Je garde de ma suspension une cicatrice qui dévisage encore mon dossier personnel et de ma reprise, un grand moment d’administration.
(Pour rappel, avant d’être mis sur la touche par “erreur”, je travaillais depuis des années en civil dans des services spécialisés uniquement sur des secteurs réputés difficiles).
Ceci est une histoire vraie, la mienne malheureusement…

Cela commence par un coup de fil ou l’on vous parle d’urgence alors que depuis des mois on ne vous adressait plus la parole. Le lavage de cerveau ayant duré plus de 15 ans pour ancrer une obéissance sans faille, j’obtempère tel le petit soldat que je suis. Quelques clics sur le site de la SNCF, 150 euros pour un aller-retour express dans la journée de vendredi. Même si cela peut paraître excessif pour une simple signature, le retour officiel de l’ex enfant prodigue n’a pas de prix.
Arrivée à 14 heures devant le seul Hôtel de ma connaissance qui possède des lits en béton. Impatience, sentiment de justice retrouvée et patience car ici l’on poireaute que l’on soit de la boutique ou non. Je suis assis dans un bureau à regarder mes collègues, j’essaie de m’imprégner à nouveau de cette ambiance particulière, j’oscille entre amusement et nausée.
Une heure plus tard, on daigne me recevoir. Ce sont les départs en vacance, tout le monde se fout de mon sort, moi qui ne suis qu’un pion qui est muté à la fin du mois, va quitter la région et n’a plus aucun intérêt pour le service.
Quid ?
La question est posée par mon supérieur hiérarchique et en taille. Je le regarde incrédule et il réitère :
Quid ?
Je ne comprends pas, il me précise agacé
Que fait-on de vous maintenant ?
Si je ne sais pas quel est mon rôle, je commence à me demander quel est le sien.
« C’est toi le chef, c’est ton problème même si je vois à ton œil que tu ne dois pas souvent avoir de problèmes ».
L’avantage de l’administration est qu’il y a toujours un supérieur hiérarchique vers qui l’on peut évacuer les problèmes et mon interlocuteur direct semble grand spécialiste dans ce domaine.
Le temps passe tout comme la « patate chaude » que je suis dont le sort monte les étages et les grades pour atterrir dans le bureau de celui qui ne peut plus se défiler, le Directeur départemental, sommité locale. La réponse tombe comme un coup de téléphone que l’on voulait éviter.
Prise de service demain 9 heures pour que l’on débatte de mon avenir. Je suis dubitatif et tente de plaider ma cause.
Monsieur l’Officier, j’habite à Lyon, mon train part dans 1 heure, ma dame rentre avec moi, je n’ai pas d’habits, encore moins de tenue, plus de logement sur la région même plus de carte professionnelle et l’on me donne comme consigne de venir un samedi matin de départ de vacances pour débattre de mon sort. Ce ne peut être qu’un canular !
Apparemment non, la sentence est tombée tandis que l’officier se lève accentuant physiquement son pouvoir.
J’ai envie d’hurler, de lui broyer quelque chose, de pleurer aussi car le sort s’acharne et m’use.
Ma dame me laisse tristement sur le quai d’une gare, je loue une chambre d’hôtel, je m’achète un costume car je veux être présentable, question d’éducation et de respect même si ce n’est pas réciproque. Cette simple signature commence à avoir un prix exorbitant, j’ai mal au ventre, je suis seul, je suis fatigué, j’ai peur de me briser à chaque instant. A trop être broyer, on se fragilise.
9 heures du matin, beau comme un sou neuf, la tête haute, j’annonce ma qualité et le motif de ma présence, mes interlocuteurs cherchent la caméra cachée. Il n’y a ce matin ni consignes, ni personne ne me connaissant, ni personne pour me recevoir, ni personne pour décider de mon sort, ni personne pour recevoir mon poing dans la gueule. Ceux qui m’ont convoqué sont en vacances depuis la veille. Ils semblent être partis juste après m’avoir interdit de le faire.
On me dit de rentrer chez moi, de prendre attache téléphoniquement lundi matin. On semble désolé de cette ineptie, je suis parfait en victime, je vais rentrer chez moi le tout est de savoir pour combien de temps. Quand sera mon prochain aller retour inutile et couteux ?
Je sais maintenant pourquoi on l’appelle la Grande Maison. C’est parce qu’à l’intérieur il n’y a que des gens perdus.
Un constat s’impose, l’administration c’est comme le vélo. A chaque reprise, on a mal au cul.
A suivre…

Mon aventure administrative continue et mon potentiel patience s’amenuise. Pour ceux qui ont suivi Immuable la première partie, le héros malheureux qui n’est autre que moi était invité à renter chez lui à Lyon et devait prendre attache téléphoniquement avec l’Hôtel de Police sis dans l’Essonne.
Lundi, 9 heures du matin je m’exécute combiné en main. On me répond que les décideurs sont en réunion et que l’on me contactera plus tard.
14 heures, je réitère, même réponse…
17 heures le téléphone pleure et moi je suis sonné ou l’inverse.
Les ordres sont clairs et la décision sans appel, je suis attendu mardi à 9 heures pour prendre mon service. Je tente d’expliquer que le délai est trop court, on me rétorque que mon absence sera irrégulière. On me menace, je me braque, on me prend de haut, je monte sur mes grands chevaux. La tension monte et le problème demeure, j’obtiens à bout de nerfs une prise à 10h30.
Levé 5 heures, Princesse est triste. Elle a déjà beaucoup pleuré vendredi et je suis anéanti. Une nouvelle montée sur Paris, pour une nouvelle prise de service en espérant qu’elle sera moins frustrante que celle de samedi.
J’approche du Commissariat, la boule au ventre et la valise au bras. Je respire pour ne pas exploser, je dois rester zen, il faut que je reste zen.
Je suis en costume gris, chemise noire comme la colère que je tente de maîtriser. Les regards sont compatissants, plus personne ne comprend.
Je m’efforce de sourire en espérant que mon rictus ne se transforme pas en grimace. Un commissaire stagiaire s’occupe de mon accueil et me demande si je possède une tenue plus décontractée. Surpris, j’acquiesce. Il me demande alors de me changer pour prendre mes nouvelles fonctions.
Cet après midi, je vais laver les voitures des patrons. Je ne pensais pas que mon habilitation à la conduite rapide allait me mener là.
A suivre…

Je vous avais laissé au moment le plus trépidant de la journée, la réalisation de ma mission prioritaire : laver deux voitures.
Après trois bons quarts d’heure de préparation mentale, je descends au sous sol où devrait m’attendre les véhicules pour leur toilettage. Je scrute, rescrute, appelle mon chef (de grade inférieur), nous scrutons, rescrutons, stupéfaction…
Les voitures ont disparu et ma mission tombe à l’eau. L’hyperactif que je suis va encore devoir faire semblant de s’activer pendant 4 heures.
Heureusement, une curieuse histoire vient attirer toute mon attention et tuer le temps qui ne passe pas. Il s’agit d’une autre disparition, toute aussi mystérieuse et angoissante. Je suis avec attention l’enquête menée par les collègues car l’affaire est grave. Demain, arrive à l’improviste monsieur le Président de la République et sa Ministre de l’Intérieur, visite impromptue qui en langage administratif veut dire même si cette visite est prévue depuis des semaines, faites semblant d’être surpris en plein travail. Je précise qu’être surpris en plein travail est l’une des missions les plus périlleuses pour un fonctionnaire.
Laissez-moi-vous narrer la cause d’une intrigue policière de haut vol…
L’affaire débute avec une remarque pertinente, et oui même chez nous il y en a, faisant remarquer à juste titre que l’hôtel de Police est dépourvu de toute photo officielle de notre cher Président dans sa bibliothèque.
Consternation, concertation, réflexion…
Arrivée en urgence de portraits officiels qu’il faut installer au plus vite dans des cadres. Des cadres, quels cadres ? Ceux de l’ancien Président. Evident !
Seulement voilà, si tout ici est immuable, rien n’est évident. Jacques Chirac a disparu emmenant ses cadres avec lui ou alors, ils ont été volés et l’affaire est grave.
Consternation, concertation, réflexion…
De toute façon le temps presse, il faut acheter des cadres. Vite envoyez un personnel au centre commercial pour un relevé de prix. Damned, il n’y a que des cadres dorés, inconcevable cela fait trop royaliste, Que faire ?
Alors que je me trouve en pleine intrigue, l’information tombe, on a besoin de moi. Je suis ému, on va me confier ma première mission. Rendez-vous au bureau de l’aide aux victimes ou l’on m’attend urgemment.
Bonjour, votre mission si vous l’acceptez est de nous débarrasser de deux chaises et d’une armoire métallique à volet. Les bras m’en tombent ce qui n’est pas de bon aloi pour jouer les déménageurs.
17h15, mission accomplie, il est temps de se préparer au départ, trois quarts d’heures pour faire tomber la pression de cette folle journée.
On m’a fait revenir de Lyon pour déplacer deux chaises et une armoire en huit heures. J’ai eu tout le temps de remplir ma demande de congés pour que cesse cette mascarade. J’ai eu moins de temps pour digérer mon refus de congés pour un motif évident :
On a besoin de moi ici !
A suivre…

Les jours passent et ne se ressemblent pas.
Ce matin, nous avons du travail pour deux !
Heureusement nous sommes huit…
Dès mon arrivée, je suis réquisitionné pour l’affaire qui m’a passionné la veille. Je suis désigné pour apporter la solution à l’énigme des cadres. On me confie les clés d’un véhicule administratif pour me rendre dans une grande enseigne de bricolage. Trois cadres noirs m’attendent dans un coin sans se douter du destin présidentiel qui les attend.
La mission suivante est toute aussi importante puisqu’il faut trouver l’emplacement idéal pour que le portrait officiel préside l’accueil de l’hôtel de Police. Ma proposition est retenue marquant ainsi ma consécration. Dans la foulée, je me sens pousser des ailes, aucun dilemme ne me résistera aujourd’hui. Fort de mon aura, je viens en aide au personnel de l’accueil. Un problème est apparu sur une vitre suite au retrait d’un autocollant. Ce dernier, mécontent d’être délogé de la sorte à laisser sa colle maculer son ancien emplacement. Les fonctionnaires rivalisent d’idées pour ôter ces traces disgracieuses mais rien y fait. Je propose, sûr de moi, de repositionner une des affiches présentes sur la vitre pour masquer l’objet de nos tracas. Les regards se tournent vers moi reconnaissants, je minimise d’emblée cette admiration non feinte car les prises d’initiative sont mal vues par la hiérarchie.
Comme les bonnes nouvelles se succèdent, on m’informe que l’on a retrouvé l’un des véhicules que je devais laver la veille. Je m’exécute donc éponge d’une main, tuyau de l’autre, pas de seau pourtant ce n’est pas ce qui manque dans les locaux.
Mes pieds sont trempés, la voiture dégouline, il est 11heures.
Il est temps de faire une pause avant d’aller déjeuner.
Je profite de ce repos bien mérité pour repenser à un phénomène naturel extraordinaire dont j’ai été le témoin. Lors des visites officielles, les plantes poussent en quelques heures et les drapeaux fleurissent en une nuit, comme par magie. Une fois le cortège passé, ils disparaissent. Est-ce parce que ceux qui restent ne les méritent pas ?
14 heures, la cour est pleine, les couloirs bruissent de milles messes basses puis c‘est le silence absolu.
La grande mascarade peut commencer et moi, je suis caché dans un bureau. C’est mieux comme cela car il y a certaines vérités que l’on ne peut travestir.
17 heures 50, la journée est terminée, je n’ai rien fait cet après-midi, strictement rien. C’est certainement en cela que je leur suis indispensable.
A suivre…

Prise de service avancée ce matin, non pas que la tache sera dure mais elle risque d’être longue. La subtilité de la prise avancée est d’arriver avant tout le monde pour que personne ne sache vraiment depuis quand vous êtes là. Cette technique peut vous faire gagner jusqu’à une heure de travail tout de même et croyez-moi, une heure à ne rien faire c’est long !
Le rendez-vous est fixé à 7 heures 30, départ du commissariat à 8 heures 30. Pourquoi venir une demi-heure avant pour partir une demi-heure après la prise de service ? Voir chapitre précédent.
Je prends le volant d’un joli jumper sérigraphié que je dois conduire au garage situé à Versailles. Sur place, j’en profite pour récupérer mon paquetage. Depuis mon départ, la tenue a changé et ce n’est pas un mal. Me voilà équipé, presque opérationnel, il me manque tout de même un revolver et ma carte de police qui semble s’être égarée dans les méandres du labyrinthe administratif. Je récupère un autre véhicule et rentre à la base pour réaliser à temps un vieux rêve, manger dans une cantine inter administrative. Je me doute de la question qui brûle les lèvres de certains. Oui, il y a plein de secrétaires administratives dans une cantine inter administration mais apparemment, les jolies ne mangent pas le midi.
Me voilà dans cet immense réfectoire, la feuille de prise en charge tremblante à repérer les coutumes de l’endroit. Plateau en main, j’opte pour crudités jambon cru fruits découpé et quart de blanc frais comme l’administration me l’autorise. Agréable surprise à la caisse, mon frugal repas ne me coute que 4,03 euros. Il m’aura fallu 16 ans et une mise à pied pour profiter de cet avantage.
Je m’installe seul à une table, je ne veux surtout pas que l’on s’habitue à moi. J’observe que bon nombre sont également seuls occupant leurs mandibules au masticage à défaut de bavardage. Je suis rejoins à table par une nuée de pompier major à l’humeur joyeuse. Mon voisin direct est un sapeur au physique et à la verve digne d’Audiard. Leur conversation m’occupe même s’il parle de points de retraire et proposition au grade de lieutenant, langage sibyllin bientôt éclairé par une réplique du pimpon flingueur : « ils peuvent allez se faire enculer avant que je fasse le pantin devant un jury pour 2 points de plus ». Le message est clair tandis que je digère en souriant.
Voilà, rien d’autre à ajouter, si ce n’est que le patron devait me recevoir mais il est débordé, lui…
Comme je suis parti tôt cet après midi, je suis allé faire un petit achat que je ne destinais pas à un tel usage. Voilà ce qui est écrit dans le descriptif produit :
Convient aux métiers de la route, routier, représentant, taxi et également veilleur de nuit et tout autre métier demandant à rester éveillé.
Demain je teste ma drive alert, la nouvelle oreillette anti endormissement.
A suivre…

Ce jour, à 16 heures, on apprend que Fred de Mai a été libéré après 5 jours de détention dans des conditions effroyables qui l’ont marqué profondément (le terme exacte a été jugé trop vulgaire par le Directeur de la publication).
Ces ravisseurs, bien qu’identifiés, semblent ne pas avoir été inquiétés.
Nous lui souhaitons prompt rétablissement.
Notre envoyer spécial nous rapporte qu’il répète, les yeux dans le vide, cette phrase étrange :
« J’ai enfin vu le patron, il m’a demandé où j’avais rangé ses stylos lors du nettoyage de sa voiture. Jai répondu dans la boite à gant et mes congés ont été accepté. Si j’avais su cela avant… »
Nous tentons d’analyser ces propos pour mieux comprendre les raisons de cette libération ainsi que les motifs de cette prise d’otage incroyable.
Fin.

Réflexion finale :

Après un retour plus que décevant auprès de mon administration, je commence à mieux la cerner en pensant qu’elle est victime de sa personnification. Je m’explique, ceux qui la forment, par facilité ou peut-être par manque de courage, ont pris pour habitude de justifier leurs actes en invoquant la sacro sainte administration. C’est un peu comme si un ensemble de personne sous responsabilité étatique avait donné corps à une entité vivante, déesse tout puissante à la parole divine. Combien de fonctionnaires ont entendu de leur supérieur : désolé, je n’y suis pour rien, c’est l’Administration qui veut cela.
Mais qui est donc cette administration au pouvoir incontestable ?
L’administration est devenue une religion aux règles immuables. Les fonctionnaires semblent avoir oublié qu’ils sont l’administration et que de ce fait, ils peuvent la faire changer, évoluer. Seulement, comme dans beaucoup de domaines, les conservateurs sont majoritaires et puissants, ce sont eux qui ont le pouvoir. Ils sont les grands prêtres d’une secte officielle qui malgré lacunes et injustices attire de nombreux adeptes en promettant la sécurité à ses disciples. Tous veulent se mettre sous la protection de la puissante déesse oubliant que cette dernière mange régulièrement des enfants en son sein.
Il existe plusieurs types de fonctionnaires : les prédicateurs, les fervents, les croyants non pratiquants, les voleurs de troncs et les excommuniés.
Les prédicateurs sont ceux qui prêchent la bonne parole, celle même qui les rend puissants. Tous se revendiquent voués corps et âme à l’obédience alors qu’ils n’ont foi qu’en leur propre paroisse. Ils rêvent de séduire la déesse pour leur propre jouissance. Certains sont vraiment investis, ils voient en la déesse une mère, en ses enfants des frères et sœurs dont ils sont les ainés. Ils sont justes et pourtant on ne récompense pas leur dévotion charitable. La mansuétude n’est en rien un atout de pouvoir tandis que la popularité est inutile au culte de l’individualisme. Les prédicateurs sont ceux qui entretiennent le mythe derrière lequel ils s’abritent pour masquer leur suffisance.
Les fervents sont souvent dans le sillage des prédicateurs, il ne faut pas les confondre avec les suivants, fonctionnaires serviles qui ne sont que parasites, bouffons ou courtisans. Les fervents portent l’administration dans leur cœur, parfois talibans, parfois saints, quelques fois martyrs, ils ne vivent que pour le bon plaisir de la déesse. Jamais ils ne se lassent, jamais ils ne se plaignent, jamais ils ne trahissent. Ils ont la Foi inébranlable du crédule qui voue sa vie à celle qui le nourri. L’enfer des fervents se nomme retraite, jour maudit où ils sont contraints de quitter le culte perdant ainsi amour et protection. Le fervent est un parfait suppôt pour les prédicateurs. Pensant servir la déesse, il aide le venin à s’écouler dans ses veines.
Les croyants non pratiquants sont légions. Ils ont trouvé en l’administration, la vache à lait qu’ils vont traire. Ils n’en font ni trop ni pas assez, jamais débordés, ils ne le laissent jamais paraître. Ils profitent de la protection de la déesse en brulant des cierges mais rarement leur énergie. Ils sont la réputation du fonctionnaire. Ils ne vont à l’office que par habitude et paient rarement l’obole. Ceux sont eux l’administration, c’est en cela que c’est désolant.
Les voleurs de troncs sont les brebis galeuses qui se fondent dans la masse des moutons. On les trouve à tous les niveaux du culte. Ils ne croient en rien et ne respectent pas la déesse qu’ils violent impunément. Ces charognards, bien que futés, finissent le plus souvent au tribunal de l’inquisition qui les condamne au bucher pour les rendre aux flammes de l’enfer.
Les excommuniés le sont pour diverses raisons, rarement les bonnes. Ce sont des quasimodos que l’on cache pour ne pas entacher la déesse immaculée. On ne s’en débarrasse pas car ils servent à garder les moutons dans l’enclos. Chaque paroisse à son épouvantail remplacé régulièrement par un autre épouvantail qui attend d’être remplacé par un autre épouvantail. Il n’y a qu’une seule voie pour les excommuniés, le silence de la prière.
Si l’on me demande de me définir selon cette analyse, je réponds sans hésiter que j’étais un fervent qui rêvait de devenir prédicateur avant qu’on ne m’accuse à tord d’être un voleur de tronc. Condamné à être excommunié, ma prière a été entendue par la déesse. De retour parmi les miens, je deviens mouton.
Si l’on me demande ce que j’aimerais que soit l’administration, je dis tout simplement ce qu’elle devrait être. Un service d’état impersonnel où chacun prend ses responsabilités et assume sa tache. Que les fonctionnaires cessent de s’abriter derrière le parapluie administratif et qu’ils brisent le mythe pour faire avancer une administration qui devrait être tout sauf immuable.

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Nanard, voleur de piles

Vendredi, juillet 11th, 2008

Il s’appelle Bernard F. mais tout le monde l’appelle Nanard. Il est SDF depuis bien des années, il est fou aussi, un gentil fou sauf quand il met le feu aux bus par inadvertance, erreur de parcours non représentative d’un homme que la vie à tout sauf épargné. Le seul bien de Nanard est une radio qu’il trimballe de partout et exhibe dans un large sourire édenté. Si la musique adoucit les mœurs, elle semble également faciliter la vie de ce pauvre bougre au caractère faible et à l’odeur forte. Nanard n’a pas de soucis, sa vie, il ne l’a certainement pas choisi mais il ne s’en plaint pas sauf quand ses piles sont mortes et que sa radio ne chante plus.

Quand j’arrive à l’hôpital pour une relève, Nanard nous attend dans un box, prise à la main, cherchant désespérément la source électrique qui redonnera vie à sa radio chérie. Je demande aux collègues les raisons de son interpellation, je reste interdit devant le motif.

Nanard a volé 4 piles dans une grande, très grande enseigne de supermarché qui, malgré les millions qu’elle engrange chaque jours, a décidé de ne rien lâcher face au voleurs qui la dépouillent. Pas de pitié même pour Nanard voleur de piles par amour de sa radio. Alors Nanard est en garde à vue malgré son regard dans le vide, son corps décharné, ses gestes saccadés et incohérents, puis Nanard  est à l’hôpital pour un bilan psy car le médecin de l’Hôtel de Police n’a pas pu déterminer que Nanard est fou, fait établi et connu de tous depuis plus de 15 ans, enfin Nanard attend son bilan psy qu’il connait déjà par cœur. Il me dit qu’il espère être mis en placement d’office et non en milieu libre sinon l’hôpital psy le mettra dehors trop vite pour qu’il ait le temps de se reposer. Nanard est allongé sur son lit d’osculation, lisant un magazine à l’envers. A chaque nouvel arrivant, il défait les nœuds réalisés méthodiquement à chaque sac plastique qui emballe et protège son bien le plus cher. Il sort ensuite précautionneusement  sa radio pour la porter à bout de bras devant son visage buriné qui se déforme sous les traits d’un sourire aux allures de grimace. Il est comme ça Nanard, juste heureux de montrer au monde son trésor à lui, rien qu’à lui.

Nanard finira sa nuit à l’hôpital psychiatrique où il dormira enfin dans un lit et mangera à sa fin. En huit heures, son vol de piles aura mobilisé neuf fonctionnaires de Police, un officier de Police judiciaire, un médecin des UMJ, un psychiatre, deux ambulanciers et autres personnes requises pour un délit commis par une personne aliénée et insolvable.

En partant, j’ai donné 10 euros à Nanard en lui faisant promettre qu’il s’achètera des piles…

nanard01.jpg

PS : j’ai demandé à Nanard, l’autorisation de le prendre en photo.

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Violence gratuite

Jeudi, juillet 3rd, 2008

Il est six heures du matin, vous conversez à la presque fraîcheur de ce matin moite d’un début juillet caniculaire tout en attendant un taxi le long de l’avenue Sébastopol à Paris. La soirée a été délicieuse, le jeune homme et la jeune femme qui vous accompagnent sont charmants, qu’il est loin le flic qui squatte ma vie depuis 17 ans, je suis un homme, simple quidam qui passe un agréable moment avant de rentrer chez lui. Rien ne semble pouvoir entacher ce moment convivial, pas même le groupe de 5 individus qui nous accoste plutôt joyeusement et avec qui nous échangeons gaiement. Il est vrai que l’un des cinq nouveaux venus est un peu plus éméché que les autres et un peu plus pressant aussi, mais le flic refait pour un instant surface afin de le remettre gentiment à sa place, hors de notre espace vital. Ne connaissant pas son prénom je le nomme de celui de son t-shirt : CERRUTI  18. A cette évocation, le jeune homme réagit mal, pensant que je me moque en lui donnant 18 ans (j’apprendrais plus tard qu’il en a 22), je lui explique tranquillement qu’il se trompe sans le provoquer car il est clair que le 18 de son vêtement correspond certainement plus au taux de 1,8 g alcool qu’il a dans le sang plus qu’à son âge. C’est la dernière pensée qui me viendra à l’esprit avant de prendre violement sa paume dans l’œil gauche.

Je n’ai rien vu venir preuve que le flic n’était pas totalement revenu, j’ai juste senti cet impact douloureux, mon œil se voiler et sa phrase stupide : « Et là, tu dis plus que j’ai 18 ans ».

Je dois l’avouer, il y a peu de temps de cela, j’aurais certainement commencé par lui déboiter la rotule pour ensuite l’aplatir au sol avant d’appeler  le 17 (plus un ou deux coups au passage, parce que c’est le prix à payer). Cet acte m’aurait certainement délivré de la colère montant en moi mais il aurait également entrainé l’arrivée des pompiers, une audition pénible, un risque de dépôt de plainte de mon agresseur, de longues heures perdues dans les couloirs administratifs, un train raté, un billet à racheter et mes enfants qui attendent.

Je crois que j’ai compris hier, ce qu’est le recul, ce qu’est de ne plus toujours penser comme un flic, ce qu’est d’être une victime, simple victime d’un acte gratuit et dégradant.

Après avoir reculé, je ne suis pas encore au stade de tendre l’autre joue, j’ai demandé à mes amis de me suivre pour traverser la rue et nous tenir à distance du groupe qui quittait les lieux tranquillement, en toute impunité. J’ai alors porté mon coup, celui de la raison gardée et des règles établies. J’ai pianoté ces deux chiffres sur mon clavier, j’ai annoncé ma qualité à l’opérateur, les raison de mon appel, le lieu où je me trouvais, la description de l’individu et de son groupe que nous suivions maintenant à distance.

Il n’aura fallu que quelques minutes à la cavalerie pour arriver, encore quelques instants pour interpeller l’individu. Il nous aura fallu une petite heure pour déposer plainte, saluer les collègues pour ensuite prendre un café entre nous, en parler pour mieux oublier, tandis que notre susceptible aviné de Villiers le Bel (étrange hasard) soufflait positif à l’éthylomètre, se faisait appréhender son cannabis, se déshabillait devant un collègue lui demandant de se retourner et de souffler, se retrouvait dans une chambre de dégrisement qui sent l’urine et la merde avec une paillasse en béton qui vous brise le dos. Puis, après quelques heures on l’a tiré de son sommeil d’ivrogne pour l’auditionner malgré sa migraine, sa bouche pâteuse pour ensuite le placer en garde à vue, autre cellule odorante à la paillasse dure et à l’espace restreint.

Hier, j’ai été victime de violences et j’ai fait ce qu’il fallait faire, pour une fois…

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