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Archive for octobre, 2008

Le sous brigadier

Mercredi, octobre 15th, 2008

Il n’a jamais rien demandé, ni ambitionné, il est rentré à l’administration comme troufion car il n’a jamais été dupe, il sait qu’il n’est qu’un pion.

Lui, il est sous brigadier, 50 balais, 25 ans de boutique, il avait signé pour 37 annuités et une fois de plus, on l’a spolié, fini la retraite à 52 ans, il va falloir aller jusqu’à 60, 8 ans supplémentaires aux allures de galère surtout depuis qu’il est devenu le boulet d’une administration nouvelle génération qui élève des poulets en batteries et renie les coqs qui pourtant avaient ramené l’ordre dans sa basse cour.

Alors, on l’a caché avec son parlé aussi franc que sa poignée. Il n’a plus sa place dans cette administration policée, lui dont les mains sont rugueuses d’avoir fait la sale besogne. Difficile d’avoir les ongles propres quand on nettoie la merde des autres, d’ailleurs, en parlant de merde, on l’a affecté aux Garde à Vue, autant lui offrir l’odeur en plus. Comme il était le plus ancien, on lui a confié une brigade, à lui, qui n’a jamais voulu commander, puis on l’a sanctionné car commander, c’est assumer et lui, il a toujours assumé alors ils se sont défoulés.

Cette année, il a signé 2 comme note de compétence. Même un stagiaire ne signe pas 2, même les incompétents ne signent pas 2 pourtant, à 50 balais, après plus de 25 ans de boutique et un commandement qu’il n’a jamais demandé, on lui a mis 2, certainement pour lui dire merci.

Concernant la haute autorité qui l’a noté, le jour d’une visite ministérielle, ce grand fonctionnaire fonctionnel a vomi tellement il était angoissé. Rien ne sert de collectionner les barrettes à l’épaule si l’on n’en a même pas une dans le pantalon.

Alors oui, le sous brigadier fait cuire des merguez et offre le sandwich aux collègues qui passent. Oui, le sous brigadier sait qu’il a le droit à un quart de vin en mangeant. Oui, le sous brigadier parle fort en des termes crus. Oui, le sous brigadier met des baffes quand on lui manque de respect. Oui, le sous brigadier ouvre sa gueule quand il estime qu’il y a injustice. Oui, le sous brigadier a été nécessaire quand il a fallu nettoyer. Oui, le sous brigadier a pris des coups quand il a fallu bastonner. Oui, la Police a bien changé mais ce n’est pas la faute du sous brigadier, alors arrêtez de lui reprocher.

Bientôt, il n’y aura plus de saucisses, plus de collègues, plus d’unité, plus de corps, plus de grande maison, juste des fonctionnaires, tous beaux, tous propres, tout comme il faut, qui disent oui chef et qui le pensent, qui sourient quand ils vous verbalisent, qui tournent à droite quand on vous agresse à gauche.

De toute façon, il s’en fout le sous brigadier, bientôt, il ira se reposer loin de tous ces cons qui veulent le noter et si un jour c’est à nouveau la guerre, il va bien se marrer.

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Armoire froide

Vendredi, octobre 10th, 2008

Autant le dire, le jeune flicard dort avec sa carte sous l’oreiller et s’admire, pétard à la ceinture, chaque fois que son image se reflète. C’est comme ça, ceux qui disent le contraire sont des menteurs où se sont trompés d’administration. Alors pas question de laisser son arme à l’armoire forte sous prétexte que l’on est en repos. « 24 heures sur 24 » qu’ils ont dit alors en promenade ou en virée, le port du flingue est obligatoire au jeune loup qui se caresse la bosse. Heureusement ou pas, cela passe et l’arme avec le temps devient de plus en plus lourde à porter.

Mais revenons à nos jeunes années de flicard fraîchement sorti du moule en pensant pouvoir sauver le monde le calibre au ceinturon en toute circonstance. A cette époque, avec mon acolyte et ami que je ne citerai pas mais qui se reconnaîtra en lisant ces lignes, nous étions (grâce à lui) des cadors de la nuit parisienne et alcooliques patentés (grâce à moi) : jamais un sou en poche mais toujours un verre plein servi au bar (et l’arme à la ceinture). Nos endroits privilégiés, les Bains Douches et le Palace. Que d’anecdotes me viennent rien qu’à l’évocation de ces deux endroits.

Il y a ce crocodile Dundee accoudé au comptoir des bains avec son chapeau de cowboy et sa veste à franches arguant à qui veut bien l’entendre qu’il est enfouraillé. Le responsable de la sécurité vient alors nous voir (avec deux whiskys coca) pour nous dire qu’il a des doutes sur la véracité de ces dires et nous demande implicitement de rassurer employés et clients. Le plan est simple, je joue le mec bourré, j’approche la cible, je le palpe et en cas de découverte positive, un signe de tête à mon binôme et nous balançons le gus et son attirail à la baille. La piscine des bains étant encore en fonction à cette époque, c’était le meilleur moyen que nous avions trouvé pour neutraliser l’arme à feu. Pas cons les flics.

J’endosse sans difficulté mon rôle de mec éméché, je sors ma grande spécialité : le fort en gueule (sans difficulté non plus). Je trinque avec le cowboy, je me rapproche de plus en plus, jusqu’à passer les mains sur sa taille. Le gus se méprend, je le rassure en lui disant que je voulais juste vérifier que j’étais le seul mec armé de la boîte. Le gars rigole en passant la main autour de ma taille tout en ingurgitant une gorgée de bourbon qu’il recrache quand il frôle la crosse de mon manurhin, salopant du même coup sa jolie veste à franges. Crocodile Dundee, retire prestement sa main avant de finir son verre d’un seul trait pour quitter cette boite de fous où seuls les cowboys ne sont pas armés.

Passons maintenant au Palace, endroit mythique qui gardera toujours une place privilégiée dans mon cœur de fêtard. Pénétrer dans les lieux impliquait un rituel immuable. Poignées de main viriles aux videurs, bises au Directeur qui voulait toujours nous offrir du champagne dans son bureau pour des raisons obscures et contre nature (du moins, la mienne) ; ensuite direction les toilettes pour décharger. Une fois la porte refermée, nous sortions notre arme de son étui, nous vidions le chargeur pour glisser les six 38 dans la poche de notre jean avant de prendre la direction notre lieu préféré : le bar du fumoir. Une fois arrivé à destination, effusions bruyantes et bizouillantes avec les barmen qui faisaient moins de manière que leur Directeur pour nous mater le cul et le toucher aussi malgré nos rappels à l’ordre, tapotants. Accolade et transaction : un 38 spécial police contre un whisky coca. Discrètement, nos armes finissaient dans le frigo juste derrière les jus d’orange et nous pouvions aller trémousser nos corps sur la piste de danse en toute liberté.

A la fin de la soirée, nouvelle accolade et nouvelle transaction. Le contact glacé du canon métallique sur nos corps échaudés rappelait à l’ordre le flicard sur le dancefloor oublié. A Paris, mon arme a connu plus d’armoires froides que d’armoires fortes…

Une dernière pour la route qui m’est revenue tandis que j’écrivais l’anecdote des toilettes du Palace. Changement de décor, nous sommes maintenant au Queen, un des mes collègues, et ami lui aussi, est fou de techno mais se refuse de danser avec son arme. Ne connaissant pas aussi bien les barmen et leurs frigos, je lui propose de porter nos deux armes pour lui permettre de s’adonner à sa passion trémoussante. Il accepte et nous pénétrons aux toilettes, clandestinement, à deux dans la même cabine. Nous voilà en train de défaire nos ceinturons pour que je puisse récupérer flingue et étui quand la porte s’ouvre sur un : « non, non les garçons, il est interdit… ». Mon seul réflex est d’envoyer un bon vieux coup pied latéral dans la porte entrebâillée pour la refermer dans un claquement sec, mélange de gâches métalliques qui s’entrechoquent et d’os du nez qui se brise dans un « ouuuuuch » plaintif.

Nous voilà à nouveau seul, pris au piège dans une chiotte exiguë sentant l’urine et le vomi, calibres à la main, persuadé qu’une horde de videurs va venir nous déloger avec perte et fracas. Après un long moment de solitude à deux, les premiers rictus apparaissent et nous terminons notre transaction, hilares.

Après avoir retrouvé une attitude digne ou presque, nous sortons des toilettes comme si de rien n’était, étonnés de ne trouver aucun cerbères prêts à nous dévorer. Nous passons devant monsieur pipi qui se frotte le nez, en évitant son regard. Arrivé à sa hauteur, il lâche son tarin carmin pour m’agripper l’épaule et me glisser dans l’oreille d’un air entendu : « fallait pas vous énerver comme ça, je vous aurais laissé finir, les amoureux ».

A cet instant, nous avons pris conscience d’une interprétation possible de notre passage aux toilettes que nous n’avions pas envisagé. Comme toujours, dans les pires situations, je suis resté stoïque, rouge écarlate mais stoïque…

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Sans les mains

Jeudi, octobre 9th, 2008


Les fêtes de fins d’années sont loin d’être joyeuses pour tous, c’est certainement le pire moment pour ceux qui se sentent seuls. Seuls chez eux, seuls au monde,  seuls sans famille, seuls sans amis, seuls avec leur maladie, seuls avec leur vieillesse, seuls face à la vie, seuls face à la mort.

Par expérience, nous avions reporté notre repas de réveillon la nuit du 25 au 26 plutôt que la nuit du 24 où les interventions de Police Secours se succèdent autour des sapins, vous mettant rapidement les boules.

L’autre avantage étant de profiter des restes de Noël généreusement offerts par des traiteurs favorablement connus de nos services. Nous étions donc 8 à table, le verre plein, l’humeur joyeuse et l’entrée en gelée dans l’assiette. Nous étions jeunes, nous étions beaux, nous sentions bon le sable chaud, bref nous étions encore des grands enfants naïfs qui prenaient leur bulle d’air frais oubliant une nuit précédente éprouvante.

Un collègue commence alors à jouer avec son assiette faisant par la même onduler la gelée de sa mise en bouche en déclamant tout en finesse que ce mouvement lui rappelle sa dernière conquête. Bien sûr, par pur solidarité et cédant à la connerie ambiante, nous avons entamés  une chorégraphie remuante rythmée de détails salaces et de fou rire gras. Pourquoi être subtil dans ce monde de brute ?

Il faudra trois appels pour calmer nos digressions, répondre à la radio et plonger la salle dans le silence tandis que la gelée retrouvait peu à peu son immobilité. Nous sommes appelé sur un défenestré du 7éme étage. L’appel provient des pompiers et nous devons garder le cadavre jusqu’à l’arrivé de la permanence. Nous tirons au sort le véhicule intervenant (je n’ai jamais de chance au jeu du hasard) et nous quittons notre table joyeuse pour le bitume triste et froid où s’est écrasé un corps désespéré.

L’homme devait avoir la soixantaine, enfin c’est ce que nous supposons en installant notre périmètre de sécurité. Je dis bien supposons car l’individu, pour son dernier voyage, s’est offert une particularité voulue ou pas. Généralement, par réflexe, l’homme qui tombe dans le vide mais instinctivement ses bras en protection. Notre plongeur à décidé de ne pas appliquer cette règle en proposant sa tête découverte à l’asphalte, entraînant une explosion de la boite crânienne et l’éclatement du cerveau sur plusieurs mètres. Ici et là, des morceaux de cervelle ondulent encore sous la pression du terrible choc et nous prenons des grandes bouffées d’air frais. Nous tentons de penser à autre chose, à nos collègues dans la cuisine, le verre de champagne à la main et l’assiette de gelée… pensez à autre chose, penser à autre chose.

Justement, une ombre furtive attire mon attention, puis une autre puis l’horreur de la situation. Je me saisi de la radio pour appeler les collègues en renfort car nous sommes débordés de toutes parts. J’imagine le mécontentement de nos collègues qui pour un simple macchabé doivent délaisser chaleur, vin pétillant et gelée… Penser à autre chose, penser à autre chose.

L’équipage en renfort est sur place rapidement, les collègues mettent pied à terre et partent d’un fou rire en voyant trois flicards balançant des coups de pied dans le vide en pleine obscurité. Les railleries vont bon train tandis que les collègues s’approchent, s’approchent encore, comprennent puis frappent dans le vide à grands coups de godillots.

Si nous avions prévus en toute connaissance de cause de décaler notre repas de réveillon d’une nuit, il n’en était pas de même des chiens et chats errants du quartier, surpris qu’on leur serve en ce jour de noël de la cervelle encore chaude et frétillante. Pendant plus d’une demi-heure, nous avons lutté en bataille rangée pour sauver l’encéphale éparpillé d’un homme ayant décidé d’affronté la mort sans les mains.

La gelée a fini à la poubelle et nous avons rouvert une bouteille de champagne.

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