Autant le dire, le jeune flicard dort avec sa carte sous l’oreiller et s’admire, pétard à la ceinture, chaque fois que son image se reflète. C’est comme ça, ceux qui disent le contraire sont des menteurs où se sont trompés d’administration. Alors pas question de laisser son arme à l’armoire forte sous prétexte que l’on est en repos. « 24 heures sur 24 » qu’ils ont dit alors en promenade ou en virée, le port du flingue est obligatoire au jeune loup qui se caresse la bosse. Heureusement ou pas, cela passe et l’arme avec le temps devient de plus en plus lourde à porter.
Mais revenons à nos jeunes années de flicard fraîchement sorti du moule en pensant pouvoir sauver le monde le calibre au ceinturon en toute circonstance. A cette époque, avec mon acolyte et ami que je ne citerai pas mais qui se reconnaîtra en lisant ces lignes, nous étions (grâce à lui) des cadors de la nuit parisienne et alcooliques patentés (grâce à moi) : jamais un sou en poche mais toujours un verre plein servi au bar (et l’arme à la ceinture). Nos endroits privilégiés, les Bains Douches et le Palace. Que d’anecdotes me viennent rien qu’à l’évocation de ces deux endroits.
Il y a ce crocodile Dundee accoudé au comptoir des bains avec son chapeau de cowboy et sa veste à franches arguant à qui veut bien l’entendre qu’il est enfouraillé. Le responsable de la sécurité vient alors nous voir (avec deux whiskys coca) pour nous dire qu’il a des doutes sur la véracité de ces dires et nous demande implicitement de rassurer employés et clients. Le plan est simple, je joue le mec bourré, j’approche la cible, je le palpe et en cas de découverte positive, un signe de tête à mon binôme et nous balançons le gus et son attirail à la baille. La piscine des bains étant encore en fonction à cette époque, c’était le meilleur moyen que nous avions trouvé pour neutraliser l’arme à feu. Pas cons les flics.
J’endosse sans difficulté mon rôle de mec éméché, je sors ma grande spécialité : le fort en gueule (sans difficulté non plus). Je trinque avec le cowboy, je me rapproche de plus en plus, jusqu’à passer les mains sur sa taille. Le gus se méprend, je le rassure en lui disant que je voulais juste vérifier que j’étais le seul mec armé de la boîte. Le gars rigole en passant la main autour de ma taille tout en ingurgitant une gorgée de bourbon qu’il recrache quand il frôle la crosse de mon manurhin, salopant du même coup sa jolie veste à franges. Crocodile Dundee, retire prestement sa main avant de finir son verre d’un seul trait pour quitter cette boite de fous où seuls les cowboys ne sont pas armés.
Passons maintenant au Palace, endroit mythique qui gardera toujours une place privilégiée dans mon cœur de fêtard. Pénétrer dans les lieux impliquait un rituel immuable. Poignées de main viriles aux videurs, bises au Directeur qui voulait toujours nous offrir du champagne dans son bureau pour des raisons obscures et contre nature (du moins, la mienne) ; ensuite direction les toilettes pour décharger. Une fois la porte refermée, nous sortions notre arme de son étui, nous vidions le chargeur pour glisser les six 38 dans la poche de notre jean avant de prendre la direction notre lieu préféré : le bar du fumoir. Une fois arrivé à destination, effusions bruyantes et bizouillantes avec les barmen qui faisaient moins de manière que leur Directeur pour nous mater le cul et le toucher aussi malgré nos rappels à l’ordre, tapotants. Accolade et transaction : un 38 spécial police contre un whisky coca. Discrètement, nos armes finissaient dans le frigo juste derrière les jus d’orange et nous pouvions aller trémousser nos corps sur la piste de danse en toute liberté.
A la fin de la soirée, nouvelle accolade et nouvelle transaction. Le contact glacé du canon métallique sur nos corps échaudés rappelait à l’ordre le flicard sur le dancefloor oublié. A Paris, mon arme a connu plus d’armoires froides que d’armoires fortes…
Une dernière pour la route qui m’est revenue tandis que j’écrivais l’anecdote des toilettes du Palace. Changement de décor, nous sommes maintenant au Queen, un des mes collègues, et ami lui aussi, est fou de techno mais se refuse de danser avec son arme. Ne connaissant pas aussi bien les barmen et leurs frigos, je lui propose de porter nos deux armes pour lui permettre de s’adonner à sa passion trémoussante. Il accepte et nous pénétrons aux toilettes, clandestinement, à deux dans la même cabine. Nous voilà en train de défaire nos ceinturons pour que je puisse récupérer flingue et étui quand la porte s’ouvre sur un : « non, non les garçons, il est interdit… ». Mon seul réflex est d’envoyer un bon vieux coup pied latéral dans la porte entrebâillée pour la refermer dans un claquement sec, mélange de gâches métalliques qui s’entrechoquent et d’os du nez qui se brise dans un « ouuuuuch » plaintif.
Nous voilà à nouveau seul, pris au piège dans une chiotte exiguë sentant l’urine et le vomi, calibres à la main, persuadé qu’une horde de videurs va venir nous déloger avec perte et fracas. Après un long moment de solitude à deux, les premiers rictus apparaissent et nous terminons notre transaction, hilares.
Après avoir retrouvé une attitude digne ou presque, nous sortons des toilettes comme si de rien n’était, étonnés de ne trouver aucun cerbères prêts à nous dévorer. Nous passons devant monsieur pipi qui se frotte le nez, en évitant son regard. Arrivé à sa hauteur, il lâche son tarin carmin pour m’agripper l’épaule et me glisser dans l’oreille d’un air entendu : « fallait pas vous énerver comme ça, je vous aurais laissé finir, les amoureux ».
A cet instant, nous avons pris conscience d’une interprétation possible de notre passage aux toilettes que nous n’avions pas envisagé. Comme toujours, dans les pires situations, je suis resté stoïque, rouge écarlate mais stoïque…