“…rendez-vous au sixième étage gauche pour un différent familial avec des enfants qui pleurent, l’appel provient d’un voisin…”
Il est une heure du mat, la mission tombe comme une banalité, fait divers de notre quotidien, intervention récurrente, couple qui se déchire en prenant les enfants à témoin, témoins d’un échec dont ils sont les fruits parfois la cause, scéne qu’ils n’oublieront jamais, qu’ils reproduiront peut-être car la nature humaine est ainsi faite, mal faite, car souvent en amour, c’est l’orage qui vient après le beau temps…
Nous empruntons l’ascenseur, sans stress, nous ne craignons que des violences restant impunies à défaut de plainte.
Je t’aime, moi non plus, je ne le ferai plus jusqu’à la prochaine fois, promis, t’as mal, non ça va, excusez nous de vous avoir dérangé, venez les enfants papa va vous coucher, faite un bisou à maman pour plus qu’elle soit triste, ça vous dirait une petite soeur ? Bonsoir messieurs.
Mais quand s’ouvre la porte de l’ascenseur tout se bouscule, ce ne sont pas des pleurs, se sont des cris, des appels aux secours, des lamentations, des voix d’enfants qui implorent, une voix de femme qui supplie et lui qui se tait pour laisser parler ses poings.
Nous frappons à la porte, nous déclinons notre qualité, la tension est montée d’un cran, les jointures de mes mains blanchissent à chaque coup, comme mon visage, devenu livide.
A l’intérieur les supplications redoublent, les cris s’amplifient, les pleurs ne sont pas encore de soulagement même si l’on sent poindre un espoir dans cette voix moins chevrotante depuis que les poings se sont tus.
Nous reculons pour mieux enfoncer cette porte qui s’ouvre d’elle même, ou presque, c’est à peine si nous voyons ces petits êtres fuyant l’enfer en se tenant par la main, ombres furtives issues de la noirceur de cet appartement que nous investissons à la hâte étalant un peu plus le sang sur le carrelage souillés, de nos pas résonnants.
Elle est au sol, en sang, en sanglot, les bras protégeant son visage de peur que la pluie de coups ne s’abatte à nouveau ouvrant un peu plus cette entaille profonde qui barre son bras laissant presque entrevoir l’os qu’il n’a pas encore réussi à briser de ces poings maculés de sang qu’il tient maintenant le long de son torse nu, le regard plein de haine tandis que je sens la rage monter en moi, je me présente face à sa lacheté, assez près pour qu’il puisse me fournir un alibi, en vain, pauvre pantin en caleçon long, qui donne mais refuse de prendre, je serre les poings, je serre les dents, ma bouche est sêche, j’ai soif de vengeance, de violence, mais je n’ai que le goût rance de ma rage contenue.
Derrière moi, elle a fuit pour serrer de toutes ses forces des enfants couleurs sang, car plus elle les serre, plus son sang macule leurs habits. En cet instant, ils me font penser à des petits peintres s’essayant à l’aquarelle, tout barbouillés de la couleur dominante d’un tableau sanglant à jamais accroché au mur de leur grotte. Tout en les embrassant, elle n’a de cesse de nous remercier, c’en est presque indécent, ma colère monte d’une cran tandis que mes collègues embarquent loin des enfants l’auteur d’un cauchemard angoissant qui viendra surement les hanter des nuits durant.
Petit à petit je découvre l’histoire, de plus en plus noire d’une séquestration, résidu d’une histoire depuis bien longtemps terminée entre une femme et le frère de son gendre venant mettre ce soir un point final d’un poing bestial. Car c’est d’une mamie qu’il s’agissait et d’un oncle qui s’acharnait, le frère de leur père tapant sur leur grand-mère, j’ai besoin d’air pour éteindre ma colère.
Les pompiers arrivent puis repartent aussitôt avec une femme qui a oublié les coups, qui a oublié ce fou, qui n’a plus qu’une seule peur, celle de ne plus jamais faire la nounou. Elle implore du regard un père qui s’en fout, venu chercher ses enfants un point c’est tout, un peu saoul aussi, une soirée sans enfants, ça se fête en buvant. Mais les enfants ont l’air soulagés, moi aussi, apprenant qu’il est venu à pied. J’ai juste de la peine pour celle dont les futurs points de suture ne refermeront pas toutes les blessures, mais je ne m’attarde pas, la procédure n’attend pas.
Le transport vers l’Hôtel de Police est un supplice, à chacun de ses mots, je monte crescendo, intérieurement je perd tout entendement, surtout quand il m’invite à le “fracasser”, de façon répétée, je ronge mon frein en appuyant sur l’accèlérateur, j’ai peur de m’arrêter pour le massacrer, retenu par une tenue, uniforme retenant l’homme, j’ai chaud, je bous tandis qu’il continue, je n’en peux plus.
Une fois dans la cour de l’Hôtel de Police, nous le démenettons pour qu’il enfile son pantalon, je suis face à lui, les yeux pleins de defi mais une nouvelle fois il fuit, j’enrage, on me prive du carnage seul capable d’atténuer ma rage accumulée. En salle de rétention, il tente la rebellion, je l’empoigne, le bouscule, je perd mon sang froid quand sa tête heurte une fenêtre qui s’ouvre laissant rentrer le froid, qui pénètre en moi, me ramenant à ma réalité, celle d’être policier.
Même rentré à la maison, je suis toujours sous pression, j’écris ce texte sans qu’il me vide la tête, ma rage ne s’évanouit qu’une fois penché au dessus de leurs lits. Dans la pénombre je devine leurs visages chéris, ils ont l’air si détendus, peut-être rêvent-ils de leur papa qui joue au policier, sans coup férir, cela me fait sourire, ce soir encore j’ai éviter le pire.