Il est de ces nuits où vous n’avez pas le temps de souffler, de manger, ou même de pisser. Pour finir vous vous retrouvez à l’hôtel de Police à taper une procédure sur du matériel obsolète alors que vous devriez être couché depuis une bonne demi-heure. Vous quittez les locaux de la permanence, les narines encore emplies du CO² de l’incendie d’appartement qui a clôturé votre nuit.
Vous êtes fatigué, les yeux rougis, la tête lourde et douloureuse, mais heureux de rentrer au bercail quand résonne la mission : déclenchements multiples d’alarmes dans le plus grand magasin de votre commune. Il est 6 heures du matin, ce message radio ravive en vous un vieux souvenir de cagoulés interpellés au même endroit, à la même heure, il y a quelques années de cela.
Adieu fatigue et autre migraine, votre instinct de chasseur prend le dessus. En accord avec votre équipage vous fendez à nouveau la nuit de votre gyrophare bleuté.
Arrivé sur place un équipage de la BAC à déjà fait le tour du magasin sans résultat, votre motivation retombe aussi vite qu’elle était montée et vous repensez à votre oreiller quand arrive le cadre d’astreinte qui réveille le flicard qui dort presque en vous. Il confirme qu’il vient d’y avoir de nombreux déclenchements à l’intérieur du magasin notamment au rayon or.
L’affaire redevient sérieuse, nous chaussons nos armes, allumons nos lampes et plongeons dans les dédales des couloirs de réserve du magasin. La tension monte encore d’un cran quand nous nous trouvons face à l’ultime porte coupe feu, espérant au plus profond de notre inconscience policière que les voleurs se trouvent encore à l’intérieur.
Nous jaillissons dans les rayons, nos faisceaux de lampes éclairant des robes, des chemisiers, des accessoires, des yeux…
« Y a quelqu’un là bas ! »
Toutes les lampes se focalisent sur ce visage rondelet de femme aux yeux écarquillés, puis sur cette chemise de nuit blanche pour revenir par décence sur ce visage ahuri, apparition improbable nous laissant pantois.
« Madame, mettez vos mains en apparence !
Etes-vous seule dans le magasin ?
Ecartez vous pour vous placez au milieu de l’allée ! »
La femme entre deux âges, entre deux poids, s’exécute en lâchant de sa petite voix :
« Arrêtez avec vos lampes, vous me faîtes peur »
La pression retombe comme le faisceau de nos lampes. La situation est risible, le sourire de mise.
« Qu’est-ce que vous faîtes là ?
Je prends un médicament qui m’endort, je me suis assoupie dans une cabine d’essayage et quand je me suis réveillé, j’étais enfermée dans le magasin. Nous dit-elle de son air penaud.
D’accord mais c’était hier soir, qu’avez-vous fait depuis ? Nous tentons avec peine de garder notre sérieux.
Comme j’étais fatigue, je me suis choisi une chemise de nuit pour être plus à l’aise et je me suis couchée dans un lit en bas, la bonne dame se dirige vers les escalateurs pour nous conduire à l’étage inférieur où nous découvrons le lieu des faits qui n’est autre qu’un lit défait.
La scène est irréelle, il y a ce lit de démonstration aux draps froissés, ces habits posés sur une chaise, ce paquet de gâteaux vide sur un meuble, cette montre flambantes et ses boucles d’oreilles à côté, ce parfum, ces crèmes de jours et toutes ses emplettes nocturnes disposées tout autour de la chambre d’emprunt, caverne d’Ali Baba ouverte sur l’une des allées centrales du magasin désert.
Nous lui demandons d’un ton inquisiteur d’où proviennent ces achats. Elle ne se démonte pas, nous explique que n’ayant plus sommeil, elle en a profité pour faire ses courses. Il dit cela d’un ton détaché, comme si cela était parfaitement normal de faire ses courses la nuit dans un magasin noir et vide.
Nous sommes partagés concernant notre cliente : folie, cleptomanie ou phantasme, un peu des trois peut-être ?
Je saurais cela ce soir, en lisant la procédure car, laissant notre interpellée aux collègues de la BAC, nous sommes enfin allés nous coucher, le sourire aux lèvres…