Sacré Chapouton !
Mercredi, novembre 11th, 2009Encore une énième intervention au 35 de cette rue dans un HLM ouvert aux vents et aux faits divers, nous arrivons dans cet appartement en désordre ou une famille décomposée s’adonne à son sport favori : le lever de coude, et autant dire qu’ici le niveau est international. Aujourd’hui la compétition a commencé vers 15 heures, il est 23 heures quand nous sommes requis par la fille qui vient de perdre son match de boxe contre son père tandis que sa mère ivre, dort d’un sommeil de plomb. C’est encore la même rengaine, le père divorcé ne vit plus ici même s’il vient presque chaque jour s’adonner à son sport favori, la fille veut qu’il quitte l’appartement mais ne veut pas déposer plainte par amour, peut-être, même si cela n’est pas évident au premier regard. A chacune de nos interventions, elle devient de plus en plus victime de l’alcoolisme familial qui la marque physiquement, dans ses traits ou sur sa chair tatouée à l’hématome. Cette déchéance dont nous sommes les témoins sans privilège devient de plus en plus intolérable et cette intervention est celle de trop.
Je m’isole avec la fille pour tenter de lui faire prendre conscience qu’à un peu plus de vingt ans, elle en fait quarante. Bourrée de cachet pour l’épilepsie, pour une maladie des nerfs et pour son alcoolisme, elle m’écoute le regard perdu. Je lui fais part de ma crainte qu’un de leur combat de boxe finisse mal et qu’elle soit au tapis sur ce sol en lino usé. Elle semble comprendre, plus ou moins, mais pas suffisamment pour déposer la plainte qui la mettra à l’abri, du moins pour un temps. Un coup de fils de son frère ainé vient à point pour peser dans la balance, elle se décide enfin tandis que dans le couloir résonne le cliquetis d’une paire de menottes.
Jean-Claude, c’est le prénom du père aviné, s’installe résigné à l’arrière de notre véhicule et demeure muet tandis que nous faisons route vers l’Hôtel de police. Nos avertisseurs lumineux enclenchés, je glisse un premier feu rouge quand un « tricheur » timide s’échappe de la banquette arrière. Au deuxième feu rouge et c’est un franc « TRICHEUR » qui résonne dans l’habitacle.
J’interroge amusé :
« Pourquoi tricheur ?
Pour les feux rouges.
Ce n’est pas triché !
Ben si !
Ben non, je suis de la police, j’ai le droit…
Ben oui … »
Nouveau feu rouge, nouveau tricheur, nous tenons un champion du monde autant en profiter. Mon collègue espiègle lance une bouteille à la mer :
« Jean-Claude, tu ne connais pas un policier qui s’appelle Patrick ?
Euh, non…
T’es sûr ?
Euh, oui …
Ah bon… »
Silence de courte durée :
« Mais je connais un flic qui s’appelle Chapouton !
Ah bon ! Tu connais Chapouton ?
Bah oui, même que quand sa femme a accouché il est venu passer le réveillon à la maison.
Sacré Chapouton !
Je m’en rappelle, c’était en fin d’année aux alentour de Noël ! »
Nous sommes à deux doigts de l’explosion, nous pouffons, nos yeux sont rieurs et nous sommes de plus en plus joueurs.
« Dis moi, Jean-Claude, Chapouton, il n’avait pas une moustache ?
Ben non, enfin si mais à moitié…
Sacré Chapouton ! »
Cette fois nous rions de bon cœur en entrant dans la cour de l’Hôtel de Police, pensant à ce sacré Chapouton et sa moustache à moitié.
Jean-Claude est placé en garde à vue différée après avoir amusé toute la permanence de nuit. Jean-Claude n’est pas un mauvais bougre, c’est un alcoolique qui aime faire des matchs de boxe avec sa fille… alcoolique.
PS : Amitié à notre collègue Chapouton, si toutefois il existe…
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