Histoire de bras
avril 21st, 2008
Revenons à ma première affectation et à mon volontariat presque forcé pour l’îlotage. Autant dire que, bien que la mission ne fût pas à la hauteur des espérances, la ballade était pour le moins agréable.
Les deux communes dont nous avions la charge longeaient un fleuve impétueux dont nous aimions arpenter les chemins de hallage avec mon compère îlotier, ex chauffeur bravo. Nous remontions le courant loin de la cohue de la grande ville, oubliant que nous étions loin de chez nous, happés par la pieuvre bétonnée. Notre patrouille se terminait irrémédiablement dans ce petit bras du fleuve, endroit bucolique à souhait avant d’apercevoir cette tache sombre retenue par un barrage naturel.
Nous hâtons le pas, pour avoir confirmation de nos craintes, le corps flottant est humain ou du moins l’était, c’est maintenant certain. Nous nous approchons le plus possible, à la fois excités et dégoutés pour découvrir le dos gonflé du baigneur qui semble tremper depuis plusieurs jours, voir plus au vu de l’état des parties charnelles visibles. Du bout d’une branche nous tentons de retourner le corps sans succès. Nous voulons vérifier que l’homme, car il s’agit bien d’un homme, est bien mort. En fait nous sommes curieux comme deux enfants qui défient leur peur. Malgré toute nos tentatives, l’homme reste résolument de dos ce qui, dans un autre cas de figure, aurait pu être pris pour de l’impolitesse mais n’est dans le cas présent qu’un affront involontaire post mortem.
Mon collègue, porteur de la radio, répète son texte avant de passer le message qui révèlera notre découverte, déclenchera l’arrivée des pompiers ainsi que celle des OPJ. Autant dire que le fait de détenir la radio lui confère une aura que je jalouse en silence.
Que puis-je faire pour tirer à moi, la part de louanges qui me revient de droit ?
Relégué au second rôle, je décide de reprendre la vedette en retroussant mes manches, en relevant mon pantalon de tenue en un ourlet imparfait et en avançant avec précaution dans le bras du fleuve en direction de ce bras tendu que le faible courant fait onduler. Je tends mon corps au maximum pour enfin toucher ces doigts du bout de mes gants. Petit à petit, je tire à moi le noyer pour m’assurer une bonne prise de son avant bras sous le regard stupéfait de mon acolyte qui, devant mon hardiesse, a reporté son message.
Je referme maintenant mes deux mains autour de son coude. Je suis heureux d’être ganté car la sensation au toucher n’est pas des plus agréables mais peu m’importe, bientôt je serai le premier à voir le visage du macchabé qui, si le dieu de l’investigation est avec moi, aura sur lui un passeport pour que l’on puisse l’identifier. A moi la gloire dérisoire du stagiaire de police qui veut se distinguer des autres.
Je campe mes appuis, assure ma prise et bloque ma respiration pour tirer d’un coup sec ce corps imbibé quand ce bruit hideux vient stopper net ma bravoure transformée en nausée quand le bras se détache du corps comme l’enfant cruel arrache l’aile d’une mouche. De surprise, de dégout mais surtout à cause de la force de mon élan, je recule maladroitement pour bientôt trébucher, me retrouver le cul dans l’eau, un bras en trop que je lâche aussitôt.
Il a fallut replacer ce bras comme si de rien n’était, supplier mon collègue de ne rien dire et rentrer seul au commissariat, le cul mouillé pour ne pas affronter le regard moqueur des pompiers et des OPJ, car à coup sûr, s’ils avaient vu mon état (dans tous les sens du terme), ils auraient sans doute bien rigolés, du moins j’en étais persuadé.
Il faut parfois éviter de prendre les problèmes à bras le corps…
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1 Comment
Add your own1. David | avril 21st, 2008 at 21:12
Gloups !
(j’aime beaucoup la conclusion… !)
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