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Jean qui rit et qui oublie…

novembre 28th, 2009

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On nous demande de rentrer au commissariat, il est deux heures du mat et l’on sait, au ton du Chef de poste, que la nuit est pliée.

Il est là, au milieu de l’accueil, sa casquette vissée sur les oreilles, un pantalon porté bien trop haut sur la taille, des grands yeux bleus et un sourire aux lèvres. Il ne se souvient que de trois choses, son nom, son prénom et son année de naissance, 1929.

Je m’approche de lui, 40 ans et 20 centimètres nous séparent car Jean est petit, petit et perdu, surtout perdu mais il sourit malgré son Alzheimer.  Il a été déposé par un employé de la DDE qui l’a trouvé marchant sur le boulevard de ceinture vers une adresse qu’il a oublié. Le chef de poste a tout tenté, les pompiers, le 15, les hôpitaux mais personne n’en veut alors Jean est là, avec nous et il sourit.

La permanence judiciaire nous demande de le conduire à l’hôpital avec une réquisition à psychiatre que l’on réveille en pleine nuit pour rien car l’on vient de retrouver Jean dans une archive informatique de l’hôpital.

Il est quatre heures trente maintenant et nous sommes devant l’interphone de l’appartement qu’il partage en rescapé avec sa belle sœur. Après plusieurs tentatives, la porte s’ouvre enfin, Jean pénètre sourire aux lèvres dans un hall qu’il ne reconnait pas pour se diriger devant un grand miroir mural et s’immobiliser devant son reflet. Il fixe avec intensité ce vieil homme qui lui fait face puis soudain le reconnait. Jean sourit encore quand il s’adresse d’une voix fatiguée au miroir :

« Alors mon Jean, qu’est-ce que tu fais là ? Allez viens, donne moi la main on rentre à la maison. Bien que sa main rencontre son reflet glacé, Jean ne comprend toujours pas mais ne sourit plus. Oh mais tu as les mains toutes froides ! Viens vite, ne reste pas là… »

Des frissons me parcourent l’échine, ils ne sont pas dus au froid qui s’est abattu brutalement dans ce hall devenu silencieux, mais à la peur, la peur de vieillir et de me perdre un jour dans un miroir.

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8 Comments

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  • 1. Valérie de haute Savoie  |  novembre 29th, 2009 at 18:31

    Je lis toujours avec émotion vos billets, celui-ci envoie vers un avenir que l’on préfèrerait ne jamais connaître.

  • 2. Thomas du Rhône  |  décembre 1st, 2009 at 21:15

    Excellent billet,… on en voit beaucoup dans ce boulot. C’est à la fois enrichissant et déprimant.

  • 3. BBK.mel  |  décembre 6th, 2009 at 9:01

    Brrrrrrrrrrrrr

  • 4. françoise demai  |  décembre 18th, 2009 at 22:11

    Bonjour,
    j’ai aimé “Jean qui rit et qui oublie…”.
    Pour l’émotion que le texte suscite. Pour cette description de symptômes d’une démence sénile.
    Freud disait qu’un poète précède toujours les gens sérieux de la médecine. Jean qui sourit et le flic narrateur sont des personnages attachants.
    Je n’ai pas le temps de lire toutes les nouvelles d’une traite; je les savourerai petit à petit.
    (Je n’aime pas du tout votre coin Bonjour Madame.)

  • 5. françoise demai  |  décembre 19th, 2009 at 15:26

    Aurez-vous le temps d’écrire un conte de noël ?

  • 6. cultive ton jardin  |  mars 25th, 2010 at 13:52

    …me perdre un jour dans un miroir:

    Mais tu vois bien qu’il ne s’est pas perdu. Il s’est, au contraire, retrouvé. Et il semble avoir avec lui-même des relations plutôt amicales.

    Moi aussi, je suis émue chaque fois que je débarque ici…

  • 7. Marjorie  |  avril 12th, 2010 at 20:30

    Superbe…

  • 8. cat  |  mai 19th, 2011 at 12:19

    la peur, de vieillir, de tout perdre jusqu’à la raison, de se perdre et peur de la mort évidemment ! Jean, dans ses éclairs de lucidité sait, pas suffisamment pour autant car trop tard, pour en finir ! oui c’est dramatique et dramatique d’y être confronté ! Et le miroir ne renvoie toujours qu’à un vague souvenir, était-ce lui ou bien son père qu’il voyait là, lui donner une main pourtant bien froide ?


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