La petite bête qui monte…
mars 17th, 2008
Ce n’est jamais très bon quand les pompiers demandent notre présence sur place.
Nous arrivons en grimaçant et je prends contact avec le responsable qui m’indique qu’ils sont intervenus pour un nourrisson ayant des insuffisances respiratoires. Ce dernier, nous a requis pour constater l’état de l’appartement. Je sais maintenant à quoi m’en tenir et j’inspire profondément avant de plonger dans la pénombre de l’appartement.
Seuls quelques faibles rayons de soleil arrivent à se faufiler au travers de volets fermés depuis plus de deux ans. Des pompiers s’affèrent autour d’un petit corps dont la rougeur du visage semble inquiétante. Ils nous demandent d’ouvrir une fenêtre pour que l’air pénètre enfin dans ce modeste F2. La mère est assise le regard absent dans un fauteuil usé par le temps. Autour d’elle, trois enfants maigres et sales. Le père n’est pas là, il n’est pas là souvent d’ailleurs, un passage tous les 9 mois environ.
Tandis que je note les identités des personnes résidents dans le logement, je sens que l’on tire sur mon pantalon comme on tire la bobinette. Je baisse le regard pour découvrir un petit garçon que je n’avais pas vu. Il doit avoir 3 ans tout au plus, ses yeux bleus pâle sans lueur me fixent tandis qu’il reste accroché à mon uniforme. Je suis tenté de le prendre dans les bras comme je le fais avec mon fils quand de sa manche sort une blatte. Immonde rampant qu’il ne semble ni voir ni sentir tandis que tout mon corps n’est que démangeaison. Je résiste contre cette irrésistible envie de me gratter et me contente de lui ébouriffer les cheveux en signe d’affection.
C’est apparemment le signal qu’il attendait. Comme un jeune chien, il s’agrippe à ma jambe qu’il serre comme l’ours en peluche qu’il n’a jamais eu. Tout le monde me regarde, j’aimerais disparaître, j’aimerais que cette bête sur son bras disparaisse, j’aimerais que toutes les bêtes qui grouillent dans l’appartement disparaissent. Laissaient-ils les volets fermés pour ne pas les voir ?
Je m’incline doucement, d’une pichenette je déloge la bête et je prends l’enfant dans mes bras. Son petit cœur bat contre mon corps et résonne dans mes tempes. Je décide de l’emmener dehors pour prendre l’air. Je sors de l’appartement en tentant d’oublier les rampants que j’écrase sous mes pas.
A la lumière jour, son regard prend une couleur magnifique, beauté misérable d’un enfant vêtu d’un pyjama sans forme, ni couleur. Je fouille mes poches mais je n’ai rien à lui offrir, ni bonbon, ni sucette, ni quoique ce soit que l’on donne à un enfant. Mais lui s’en fout, en le prenant dans les bras, je lui ai donné ce qu’il avait toujours attendu. Prenant conscience de cela, je le sers contre moi pour ne pas qu’il voit mes yeux s’embrumer. Pour rien au monde, je ne veux gâcher cet instant, tellement anodin pour moi, tellement important pour lui.
Un pompier prend le petit bonhomme et m’assure qu’il va bien s’en occuper. L’enfant ne dit rien quand on me l’enlève des bras, il me regarde et sourit, sa façon à lui de me dire merci.
En écrivant ces lignes les démangeaisons me gagnent à nouveau ainsi que les larmes.
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6 Comments
Add your own1. David | mars 17th, 2008 at 0:40
C’est toujours aussi poignant et bien écrit… rien à ajouter.
2. Ardalia | mars 17th, 2008 at 9:26
Elle fait mal cette répugnance que l’on sent en nous, quand il y a tant de besoin.
3. anouschka | mars 17th, 2008 at 11:14
Sur un autre texte, je vous disais que je ne pensais pas qu’on oublie. Possible qu’on ne s’habitue pas vraiment non plus à regarder la réalité en face, surtout si elle est bleue pâle…
4. mf | mars 17th, 2008 at 19:35
Il a souri…c’est un petit bonhomme courageux…comme le petit cheval blanc que chante Brassens…Que ses yeux puissent un jour voir la mer,refleter le ciel,et briller de soleil et de joie…
5. fdm | mars 18th, 2008 at 22:34
David > merci, rien à ajouter
Ardalia > honteuse répugnance
Anouschka > on parle souvent de pâle vérité…
mf > il doit être grand maintenant, j’espère que tout cela lui est arrivé
6. Maky | mars 18th, 2008 at 23:11
C’est bouleversant, ce que j’ai beaucoup de mal à supporter c’est justement cette espèce de dignité, cette reconnaissance “adulte” qui se dégage de ces petits qui ne méritent pas ça…
Putain ! quand y aura-t-il un minimum de chance pour chacun.
Tu me mets le moral à 0
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