Souvent on me demande si j’ai peur. Ma réponse en déconcerte plus d’un :
Rarement avant, souvent après.
Pourquoi avoir peur après ?
Avant ou après, cela n’a pas d’importance, ce qu’il faut, c’est avoir peur. L’homme qui n’a plus peur devient fou ou meurt, sans peur mais certainement avec le reproche d’avoir omit la peur.
La peur est nécessaire, seule sa gestion diffère selon les individus. Là où certains vont tétaniser, perdre leurs moyens, d’autres vont voir leurs forces décuplées. Il n’y a pas de règles, juste des tentatives de maîtrise. Ceux qui comme moi côtoient le risque, parfois la mort, apprennent d’instinct à utiliser la peur comme une force. La peur devient alors instinct de survie mais elle ne disparaît pas. Elle attend son heure, une fois le danger passé pour vous terrifier.
C’est pourquoi, je n’ai pas l’impression d’avoir peur avant, ni pendant. Tandis qu’après, une douleur transperce mon thorax, mes jambes lâchent, mon œil tressaute, la peur reprend son droit sur la raison et domine mon corps.
Il faut apprendre à dominer sa peur sans oublier que rien ne peut l’annihiler, si ce n’est la folie ou la mort. Alors, peut être faut-il mieux être fou le jour de sa mort pour l’affronter sans peur ?
Pour l’instant, je m’en fous, tant que j’aurai peur de mourir, je me sentirai vivant.
De toute façon, je n’ai pas le temps de mourir, j’ai encore trop à donner et à recevoir.
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mars 3rd, 2008
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Cela fait une semaine que l’on ne parle que d’eux. Ils dépouillent le quartier sans que l’on ne puisse rien leur reprocher. On sait que c’est eux mais on ne sait pas encore qui pourra le prouver.
Comme tous les soirs, nous partons en patrouille et autant dire que ce soir, c’est du lourd ! 367 kilos de poulets hargneux comme des coqs de combat. Quatre fonctionnaires aguerris, que rien n’arrêtent ou presque.
Coup de frein devant une clio blanche embuée. Ils sont là, garés où on ne les attendait pas, loin du quartier qui les a toujours protégés. Il suffira d’un indice, d’une preuve pour les faire plonger et devenir les héros du moment. La tension monte tout comme la voiture sérigraphiée libérée du poids de son équipage de choc. Nous encadrons le véhicule, le transperçant de nos rais de lumières.
A l’intérieur, ils se sentent traqués.
La pression monte encore d’un cran.
Un double toc sur la vitre du conducteur qui s’ouvre lentement laissant s’échapper la musique qui emplissait l’habitacle. Je commence mon laïus, visage fermé, prêt à en découdre. Quelque chose me perturbe, je ne sais pas encore vraiment quoi, je plisse les yeux pour mieux entendre celle qui chante l’amour à tue tête. Puis, malgré moi je souris, mes traits se détendent, je viens de reconnaître la diva tout comme mes collègues aux yeux rieurs.
Dans la voiture, ils viennent de comprendre, les sourires apparaissent et l’un d’eux, pour sauver la face, lance du plus sérieusement possible :
« Qu’est-ce qu’il y a Chef, vous n’aimez pas Céline Dion ? »
C’est incroyable comme le gros poisson paraît plus petit au son de la sirène.
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février 28th, 2008
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Hier, un de mes “tout jeune” collègues s’est tiré une balle dans la tête.
Le pire est qu’il s’est raté, ce que son miroir lui rappellera chaque jour.
Je n’ai pas envie d’en parler.
Personne d’autre non plus.
Chaque année de nombreux flics se suicident, bien plus tentent de le faire, et tout le monde s’en fout.
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février 27th, 2008
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Lundi dernier, 18 février, j’ai entamé ma dix huitième année de Police. Je ne compte pas mais je le sais car à mon entrée dans la grande maison correspond la naissance de mon grand. Je n’oublierai jamais ce moment.
Nous sommes un mercredi matin, je suis plongé dans la rédaction d’un timbre amende fictif comptant pour une évaluation. Je ne fais pas attention à cette porte qui s’ouvre, au formateur qui disparaît, à toutes ces têtes qui se lèvent, jusqu’à cette phrase :
« Bonjour papa ! »
Ma tête se lève enfin, mes collègues applaudissent, mon regard se brouille, je suis heureux, je suis papa, depuis la veille et je ne le savais pas.
Nous sommes le 25 avril et j’ai déjà raté un jour de la vie de mon fils, premier loupé, pas le dernier. Je file téléphoner, je pleure de joie, les gens sourient sur mon passage, je vole ou plutôt, « I believe i can fly » jusqu’à ce bureau où l’on me fait asseoir.
Quand je demande à partir, je suis heureux d’être assis sans quoi je serais certainement tombé, au sol abattu ou dans une colère noire, prêt à me battre. On m’explique calmement que je viens d’intégrer un corps où prime la raison de service. J’écoute sans comprendre, je m’en fous, je suis papa. On m’explique encore que je suis maintenant un policier avant tout.
Avant tout, quoi ? Mon fils ? Ma famille ? Je m’interroge en silence, mon visage se durcit en même temps que le ton de mon interlocuteur qui me rappelle que personne n’est venu me chercher, que c’est une chance d’avoir réussi le concours mais qu’il y a des règles. La première s’abat sur moi comme la foudre sur un chêne sous lequel je ne vois pas l’ombre d’une justice. Je vais devoir attendre vendredi soir, repos légal, pour voir mon fils.
A nouveau mon regard se brouille mais de rage. Je me tais, je salue, je sors, on m’attend dehors, je bafouille, tout s’embrouille, on me tape dans le dos, un nouveau sanglot, puis j’explose. Je me casse, je me tire, rien à foutre de vos règles, rien à faire de votre Paix, vous pouvez la garder, j’ai d’autres choses à faire, je suis père.
On me laisse fulminer puis doucement on me ramène à la réalité. J’ai 22 ans, je suis un papa avec un métier qui nourrit sa famille. Dehors, je suis chômeur.
Maintenant je pleurs, résigné.
J’attendrai vendredi pour voir mon petit, trois jours à tenir, à souffrir, à me maudire d’être un fonctionnaire avant d’être un père.
Ce soir là, j’ai bu à en vomir. Pour la première fois de ma vie, je buvais sans plaisir.
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février 25th, 2008
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L’une de mes premières missions, en tant que gardien de la Paix stagiaire, a été d’assurer les « point école ». Je rêvais de courses poursuites, à pied, en voiture, en fourgon même et voilà que je me retrouvais chaque jour, à heure fixe, au milieu d’une rue, bras tendus, mains gantées de blancs à faire traverser les enfants.
Mes premières fois furent laborieuses, sans cesse je regardais ma montre pressé d’en finir. Puis, avec le temps, j’ai abandonné mon cadran pour prendre conscience que de grands yeux admiratifs me dévoraient chaque jour.
Il y avait les vaillants qui bombaient le torse à chacun de mes regards comme si j’étais un recruteur à la recherche des futurs talents de la Police Nationale.
Il y avait les timides qui rougissaient en baissant les yeux une fois mon regard posé sur eux puis retrouvaient leur bravoure quand j’esquissais un sourire.
Il y avait le rire des filles qui me lançaient des œillades déconcertantes auxquelles je répondais d’un clin d’œil alimentant leur imaginaire.
Il y avait le sourire des mamans…
Ces « point école » sont devenus rapidement mes moments de douceur dans un monde de brutes qui me crachait au visage chaque jour. En revêtant mes gants blancs, je restreignais mon univers à quelques rectangles blancs sur l’asphalte noir, nuages surplombant un ciel d’orage sur lesquels sautillaient gaiement des anges ayant troqué leurs ailes pour un cartable dans le dos tandis qu’un épouvantail bienveillant les protégeait.
A l’annonce de ma mutation en brigade de nuit, j’ai pris conscience à quel point ces périodes de trêve au service des enfants m’étaient nécessaire. J’allais devoir les quitter et je ne savais pas comment leur dire au revoir.
Quand je les ai vus dans la vitrine, j’ai su.
Mes finances étaient au plus mal, à cette époque carte bleue et chéquier ne faisaient plus partie de ma vie, mais je n’ai pas hésité. Ils en valaient la peine.
Quand je me suis mis en place ce jour là, à 8 heures 20, tout n’était que grisaille. Puis il y a eu ce premier sourire et tout ceux qui ont suivis, multitude de rayons de soleil illuminant un matin pas comme les autres. Je restais stoïque, jouant le jeu de celui qui ne se doute de rien, contenant l’émotion qui m’envahissait à chaque éclair de dents de lait.
A 8 heures 35, je quittais mon « point école » à tout jamais.
J’espère seulement qu’aujourd’hui, ces enfants devenus grands parlent encore du jour où un policier, un vrai en uniforme, les a fait traverser en agitant des gants de Mickey…
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février 21st, 2008
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On peut croire au bien et au mal sans croire en Dieu, ce Dieu tout puissant qui doit nous protéger du mal mais laisse souffrir nos enfants. J’ai cessé de croire dans les yeux de ces enfants qui hantent encore mon esprit comme des blessures profondes. Ecrire ces lignes, c’est cauchemarder en plein jour, ramener ces images qui glacent mon sang. Je frissonne.
Je revois cette superbe petite fille aux grands yeux bleu clair contrastant avec le sang qui macule son cou. On peut lire tellement d’intelligence et d’amour dans ce regard naïf qui nous dévisage, uniformes qui emplissent sa chambre, voulant l’aider sans oser la toucher. J’ai envie de la serrer dans mes bras, de lui dire que tout est terminé, que plus jamais on lui fera du mal mais comment pourrais-je mentir à ce visage d’ange si triste ?
Sa mère nous a appelé alors qu’elle venait de s’ouvrir les veines, est-ce par peur de mourir, le remord pour son enfant ? Avant de taillader ses poignets, il a fallu qu’elle explique à sa fille, sa toute petite fille, la chair de sa chair, comment se donner la mort. Comme elle n’en avait pas le courage, elle a eu la lâcheté de lui montrer en enfonçant une première fois la lame du couteau dans ce cou si blanc, si doux. Je l’imagine, pleurant, expliquant à sa fille qu’elle doit continuer ce que maman vient de lui montrer. Je ne veux pas imaginer cette petite fille, docile et aimante enfonçant à plusieurs reprises, sans le comprendre, la lame dans sa chair, juste par amour pour celle qui lui a donné la vie. Je ne veux pas me l’imaginer et pourtant. Après avoir consciencieusement lacérer son cou, elle a laissé choir le couteau sur le carrelage de la cuisine pour aller se coucher dans sa chambre comme la petite fille sage qu’elle est, qu’elle a toujours été.
Me voilà dans cette chambre, à surmonter ma colère, ma haine contre ce malheur qui touche un enfant. Je chasse l’image de mon fils qui doit avoir le même âge, je chasse l’horreur de cette situation et je la serre dans mes bras, maculant ma tenue et noircissant mon âme.
Depuis j’essaie d’oublier, j’ai oublié son nom, je sais encore qu’elle avait 5 ans, je me souviens de la porte de l’hôpital psychiatrique qui se referme sur sa mère, du pompier qui me l’enlève des bras, de ces plaies tellement laides, de ses yeux tellement beaux et de sa réponse quand je lui ai demandé en toute fausse légèreté : Alors ma chérie, comment tu t’es fait ça ? Elle a d’abord baissé les yeux, pliant sous le joug d’une triste vérité puis m’a fixé sans ciller, prenant sa voix la plus adulte pour protéger sa maman : Je suis tombé toute seule dans la cuisine.
Elle me mentait en me suppliant du regard de la croire, de lui rendre sa maman, de lui rendre sa vie. Elle fondait son espoir en moi qui ne suis rien, qu’un uniforme maculé, qui laisse couler une larme en se retournant pour ne plus jamais la voir sans jamais l’oublier.
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février 17th, 2008
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