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Pas de respect pour les morts

mars 20th, 2008

Avant, Police Secours voulait aussi dire Police « à tout faire », tout et n’importe quoi, surtout la nuit. L’une des missions les plus redoutées était le transport des macchabés vers l’Institut Médico Légal, grand dépôt à cadavres décédés de mort suspecte ou inconnu.

L’appel résonne dans la radio de bord de notre car PS. On nous requiert sur la commune pour un transport IML. Nous sommes deux dépités mais résignés car c’est notre job même si pour le coup j’en doute.

Nous arrivons en plein recueil d’une famille autour d’un corps énorme. Nous nous regardons affolés, à nous deux nous devons à peine dépasser les 120 kilos tandis que le défunt dépasse allègrement le quintal. Après les procédures d’usage, nous allons chercher notre brancard qui parait bien ridicule en comparaison de la masse qu’il doit accueillir. Mon collègue me lance le regard de celui qui sait que l’on ne va pas y arriver, je lui réponds du regard de celui qui le sait déjà.

Dieu merci (n’ayant pas aidé le mort, il pouvait bien aider ceux qui allait le transporter), deux des fils, ayant hérités de leur père sa carrure, se portent instantanément à notre secours pour faire passer leur cher disparu de son lit au minuscule brancard fait de cuir et de bois. Ils nous accompagnent dans les escaliers puis jusqu’à notre véhicule. Même à quatre, nous devons redoubler d’effort pour ne pas perdre notre poids mort qui vacille, parfois oscille tandis que nous luttons pour ne pas lâcher.

C’est avec soulagement tant moral que physique que nous déposons enfin notre fardeau à l’arrière de notre véhicule dont les amortisseurs se sont affaissés de plusieurs centimètres. Les deux fils nous lance un regard voulant dire, mais comment aller vous faire ? Nous leur répondons de notre air, pas de soucis, on nous aidera. En fait on n’est sur de rien, une constante dans notre métier : toujours faire croire aux autres que tout est sous contrôle. S’ils savaient parfois…

Nous arrivons devant l’IML pour sonner à l’interphone avec la ferme intention de demander de l’aide. Le portail électrique s’ouvre sans que notre interlocuteur par interphone interposé ne daigne nous accordé la moindre requête, ni le moindre mot. Il va falloir nous débrouiller, comme toujours.

Chacun à une extrémité du brancard nous nous préparons à la façon des haltérophiles. Après une dernière inspiration et un signe de tête marquant le top départ, nous poussons conjointement un cri d’effort qui n’a pour effet que de faire du bruit. Nous savons que nous n’y arriverons pas à moins de passer au plan B. Ce fameux plan inavouable qui a germé simultanément dans nos deux esprits et dont nous nous persuadons qu’il est inéluctable.

Sans un mot, je passe du même coté que mon collègue qui me cède naturellement l’un des cotés du brancard. Nous tirons conjointement, lentement mais surement, redoutant le moment où tout le poids du corps ne reposera plus sur le plancher du car PS. La douleur est fulgurante, c’est comme si l’on m’écartelait, je tétanise et sans parfait accord avec mon acolyte, nous lâchons prise tandis que le corps continu de descendre seul.

Je n’ai pas les mots pour décrire le bruit de ce crane qui tape le marche pied arrière avant de s’écraser lourdement au sol dans un fracas de petits os brisés. C’est certainement la seule fois qu’un bruit m’a donné une telle envie de vomir, envie partagée par mon collègue qui se retient tant bien que mal.

La civière est restée en travers reliant encore le corps au car. Nous la retirons avec précaution même si ce n’est plus la peine.

Nous appuyons sur un autre interphone d’où jaillit un “quoi ?” disgracieux.

“On aurait besoin d’aide pour rentrer le corps”

“Pas le temps, laissez le où il est et posez les papelards dans la corbeille, je me débrouillerai”

Cela m’étonnerais qu’il se soit débrouillé mais nous n’avons pas demandé notre reste et nous avons fuit le poids de notre remord.

Aujourd’hui, je voudrais m’excuser auprès de cette famille qui n’a jamais rien su mais surtout auprès de cet homme qui n’a rien senti (enfin, je l’espère) parce qu’il était mort.

Nous n’avions pas le choix, j’en suis désolé

Quand on nous a demandé en rentrant au service pourquoi on faisait cette tête là, on leur a lancé notre air « pas de soucis, on a géré ».

Encore pardon où que vous soyez.

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