Pas les enfants
février 17th, 2008
On peut croire au bien et au mal sans croire en Dieu, ce Dieu tout puissant qui doit nous protéger du mal mais laisse souffrir nos enfants. J’ai cessé de croire dans les yeux de ces enfants qui hantent encore mon esprit comme des blessures profondes. Ecrire ces lignes, c’est cauchemarder en plein jour, ramener ces images qui glacent mon sang. Je frissonne.
Je revois cette superbe petite fille aux grands yeux bleu clair contrastant avec le sang qui macule son cou. On peut lire tellement d’intelligence et d’amour dans ce regard naïf qui nous dévisage, uniformes qui emplissent sa chambre, voulant l’aider sans oser la toucher. J’ai envie de la serrer dans mes bras, de lui dire que tout est terminé, que plus jamais on lui fera du mal mais comment pourrais-je mentir à ce visage d’ange si triste ?
Sa mère nous a appelé alors qu’elle venait de s’ouvrir les veines, est-ce par peur de mourir, le remord pour son enfant ? Avant de taillader ses poignets, il a fallu qu’elle explique à sa fille, sa toute petite fille, la chair de sa chair, comment se donner la mort. Comme elle n’en avait pas le courage, elle a eu la lâcheté de lui montrer en enfonçant une première fois la lame du couteau dans ce cou si blanc, si doux. Je l’imagine, pleurant, expliquant à sa fille qu’elle doit continuer ce que maman vient de lui montrer. Je ne veux pas imaginer cette petite fille, docile et aimante enfonçant à plusieurs reprises, sans le comprendre, la lame dans sa chair, juste par amour pour celle qui lui a donné la vie. Je ne veux pas me l’imaginer et pourtant. Après avoir consciencieusement lacérer son cou, elle a laissé choir le couteau sur le carrelage de la cuisine pour aller se coucher dans sa chambre comme la petite fille sage qu’elle est, qu’elle a toujours été.
Me voilà dans cette chambre, à surmonter ma colère, ma haine contre ce malheur qui touche un enfant. Je chasse l’image de mon fils qui doit avoir le même âge, je chasse l’horreur de cette situation et je la serre dans mes bras, maculant ma tenue et noircissant mon âme.
Depuis j’essaie d’oublier, j’ai oublié son nom, je sais encore qu’elle avait 5 ans, je me souviens de la porte de l’hôpital psychiatrique qui se referme sur sa mère, du pompier qui me l’enlève des bras, de ces plaies tellement laides, de ses yeux tellement beaux et de sa réponse quand je lui ai demandé en toute fausse légèreté : Alors ma chérie, comment tu t’es fait ça ? Elle a d’abord baissé les yeux, pliant sous le joug d’une triste vérité puis m’a fixé sans ciller, prenant sa voix la plus adulte pour protéger sa maman : Je suis tombé toute seule dans la cuisine.
Elle me mentait en me suppliant du regard de la croire, de lui rendre sa maman, de lui rendre sa vie. Elle fondait son espoir en moi qui ne suis rien, qu’un uniforme maculé, qui laisse couler une larme en se retournant pour ne plus jamais la voir sans jamais l’oublier.
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22 Comments
Add your own1. Deeder | février 18th, 2008 at 0:52
J’ai attendu un jour pour commenter, ne sachant que dire sur le moment. Le fait tel qu’il est raconté est extrêmement tragique, difficile à lire, éprouvant même. Malgré tout, et c’est là que le contraste est fort, ta plume immortalise l’instant comme une réelle photographie, laissant assez de détails pour qu’accompagné de notre imagination, nous puissions vivre à notre tour la scène, nous la représenter.
Je pense qu’il s’agit ici de la plus belle manifestation de ta plume puisque ton coeur doit être à l’origine de ces quelques lignes qui en disent long, peut-être trop. Sous ce sourire que tu brandis souvent, tel un masque pour te protéger, se cache un homme sensible qui a vu défiler de nombreuses choses dont certaines l’ont affecté au plus profond de lui même.
C’est ce que j’avais ressenti lors de notre rencontre, j’en suis désormais certain. Mais malgré tout, il faut vivre le sourire aux lèvres, et ça aussi tu le fais très bien, bien qu’oublier soit parfois impossible. J’en sais quelque chose.
2. fdm | février 18th, 2008 at 13:17
Deeder > merci pour ce commentaire
3. Fanette | février 18th, 2008 at 16:18
Puissant, émouvant, j’en ai eu des frissons.Bien à toi, prends soin de toi
4. fdm | février 18th, 2008 at 18:08
Fanette > merci, je vais y penser
5. mab | février 19th, 2008 at 8:26
Je suis sans voix et bouleversée. 5 ans!!!
6. mab | février 19th, 2008 at 8:30
Mon URL précédent est erroné. j’arrive ici via Tarquine et je reviendrai .
7. Cécile | février 19th, 2008 at 8:39
On aimerait croire que c’est un polar, un de ceux dont l’horreur me fait fuir. On voudrait croire à un cauchemar, un de ceux dont on va se réveiller, angoissé et baigné de révolte. On voudrait pouvoir trouver des mots capables de changer l’histoire, d’alléger les douleurs… Mais rien de tout cela n’est possible. Reste alors le temps, passant…
8. Catherine | février 19th, 2008 at 9:42
Pourvu que, dans la suite de sa vie, elle rencontre des personnes aimantes capables de lui faire surmonter cette horreur. Je le lui souhaite de tout coeur.
9. fdm | février 19th, 2008 at 14:45
Mab > c’est la meilleure des via.
Cécile > La vie est parfois bien plus cruelle que les polars qu’elle inspire.
10. Cécile | février 19th, 2008 at 19:06
Je n’en doute pas… le déplore même… et les fuis.
11. guignol | février 20th, 2008 at 17:22
ça m’a retourné … touchant , poignant même les adjectifs restent surréalistes … courage !
12. fdm | février 20th, 2008 at 17:34
Guignol > je m’endurcis avec le temps
13. fdm | février 20th, 2008 at 17:45
Catherine > moi aussi, moi aussi…
14. chap | février 20th, 2008 at 20:09
digne, franc, retenu.
merci
15. fdm | février 20th, 2008 at 20:36
Chap > je n’y suis presque pour rien.
16. Mirabelle | février 20th, 2008 at 23:12
c’est gorge nouée que je laisse ce message. depuis que je suis mère je réagis différemment à la souffrance des enfants mais ne peut m’expliquer cet acte d’une mère(?!)…
ton récit est bouleversant. Il est des métiers que ne peuvent être réalisés que par vocation… je salue ton courage et espère que la joie inondera également ce nouvel espace de la blogosphère… bien à toi.
17. Maky | février 20th, 2008 at 23:54
J’ai du mal a assimiler, je n’arrive ou ne veux pas m’imaginer la scène.
J’ai de plus en plus de mal à supporter les atteintes faites aux enfants…
Je suis grand-père, ça doit m’affaiblir davantage ?
Quel drame et comment pouvez-vous le gérer ?
Félicitations pour cette persévérance.
18. fdm | février 21st, 2008 at 0:00
Mirabelle > il y aura de la joie aussi, promis.
Maky > On ne gère pas, on vit avec.
19. Sébastien Fichot | février 21st, 2008 at 1:00
Puisse la beauté de tes mots effacer des larmes.
20. fdm | février 21st, 2008 at 1:15
Sebastien Fichot > même une et je serai heureux
21. elcanardo | février 21st, 2008 at 9:39
Larmes, confusion et rebellion me prennent. Jeme suis permis de reprendre votre écrit dans un article de mon blog. Si cela pose le moindre problème je le retire immédiatement
22. fdm | février 21st, 2008 at 10:25
Elcanardo > aucun soucis bien au contraire
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